Notes de lecture

1960-2010 : cinquante ans de fidélité à l’économie sociale ou les "virtuosités possibilistes"

Jean-Bernard Gins. Editions Sillages, 2011, 140 p.

Si l’économie sociale se doit de valoriser le collectif, la conviction et l’engagement individuels des dirigeants, qu’ils soient administrateurs (nécessairement militants) ou cadres salariés, sont des leviers essentiels de la dynamique des organisations. En témoigne l’itinéraire de Jean-Bernard Gins, jeune diplômé recruté à la fin des années 50 par le Crédit coopératif, où il effectuera toute sa carrière. Lorsque la fondation est créée en 1984, il en devient le secrétaire général, poste qu’il occupera jusqu’à sa retraite. Dans ce petit ouvrage, il évoque ce temps où « la banque de l’économie sociale » n’était guère connue du public, bien que la Caisse centrale du Crédit coopératif ait été un acteur important du renouveau coopératif pendant la recons truction. Au cours des années 60, l’auteur a contribué au désenclavement du Crédit coopératif, autour duquel il s’est efforcé de tisser, avec les mutuelles assurances, les mutuelles santé et les associations, un véritable réseau de l’économie sociale, avant même que le terme ne soit exhumé par Henri Desroche. Rien d’étonnant, donc, à ce que ce rassembleur intuitif ait été l’un des fondateurs du Comité national de liaison des activités mutualistes, coopératives et associatives (Cnlamca), ancêtre du Ceges, en 1970.

La microfinance : la fin de l’exclusion ?

Sylvain Allemand. Ellipses, Paris, 2011, 180 p.

Dans le prolongement du précédent ouvragede l’auteur, en 2007, ce livre constitue une introduction accessible à la microfinance, à son histoire, aux acteurs de sa « nébuleuse » et à quelques-uns des débats qui traversent le secteur depuis l’introduction controversée en Bourse de Compartamos au Mexique (2007) et la crise de surendettement dans l’Etat de l’Andrah Pradesh, en Inde, depuis de 2010. Il restitue de façon honnête et équilibrée informations et analyses disponibles en français, sans trop céder aux effets de mode ou aux opportunismes dont le secteur est familier (lire, pour le Maroc, Recma, n° 317), et ouvre à la diversité de ce qu’il se propose de dénommer les « microfinances » en évoquant l’épargne, l’assurance, les virements internationaux, etc.

Aux entreprenants associés La coopérative d’activité et d’emploi, d'Elisabeth Bost

Elisabeth Bost. Editions Repas, 2011, 206 p.

Les coopératives d’activité et d’emploi (CAE) constituent une nouvelle expérience coopérative qui marque par son dynamisme et son caractère innovant dans la création d’activité. Outre leur mérite propre, elles présentent encore celui, plus subtil, d’attester la vitalité d’un modèle qui dans les autres familles se caractérise davantage par sa banalisation. Dans l’ouvrage qu’elle leur consacre, Elisabeth Bost, la principale initiatrice de cette expérience, nous offre tout à la fois une présentation de ses spécificités, de l’histoire de son émergence et de ses possibles orientations. La collection des Editions Repas s’enrichit ainsi d’un nouvel élément qui s’y inscrit parfaitement. Le propos de l’auteur est précédé d’une préface de Hugues Sybille et d’une postface de Jean-François Draperi, deux recommandations de poids.

Les territoires des finances solidaires, une analyse régionale en Bretagne et dans les Pays de la Loire, de Pascal Glémain

Glémain P. (dir.). L’Harmattan, Paris, 2010, 226 p.

L’ouvrage rend compte des résultats d’un programme de recherche pour l’innovation sociale et le développement de l’économie sociale et solidaire. Pour entrer dans sa lecture, il faut évidemment sortir de la marginalisation de l’espace dans les théories économiques, mais aussi se dégager d’une acception purement physique du territoire pour explorer ses dimensions institutionnelles, économiques et sociales. En effet, là où l’on s’attendrait à un zonage géographique pour analyser la couverture des finances solidaires en région, on découvre progressivement une démarche dynamique qui appréhende les transformations de ces fi nances dans le grand ouest de la France.

Mémoires d’un goujat, de Laurent Lasne

Laurent Lasne. Le Tiers Livre, Paris, 2011, 212 p.

Qui se souvient du Limousin Antoine Cohadon ? Du jeune « goujat » (apprenti du bâtiment) monté à Paris en 1840 au doyen respecté disparu en 1910, Laurent Lasne nous retrace l’itinéraire de ce militant injustement méconnu, eu égard à la constance de son engagement. Au cours de sa longue vie, ce maçon creusois aura été de tous les bons coups coopératifs, tout en prenant part aux grandes luttes sociales qui ont jalonné le destin des ouvriers parisiens du XIXe siècle.

Une éthique pour l’économie

Hugues Puel. Cerf, 2010.

Alors qu’elle était au coeur de la réflexion de nombreux économistes classiques comme Sismondi, Stuart Mill ou Walras, la question de l’éthique a ensuite été très largement évacuée de la théorie économique dominante à partir du moment où celle-ci s’est focalisée sur le paradigme de l’intérêt et sur la figure de l’Homo oeconomicus, cet être absolument rationnel dont chaque décision est le résultat d’un irréprochable calcul coûtsbénéfices. Depuis une vingtaine d’années, cette question de l’éthique est de nouveau considérée par certains économistes et davantage encore par des gestionnaires et des analystes de l’entreprise à travers notamment les courants de l’éthique des affaires et de la responsabilité sociale de l’entreprise.

Femmes, économies et développement, de la résistance à la justice sociale

I. Guérin, M. Hersent et L. Fraisse (dir.). Editions Eres-IRD, Paris, 2011, 382 p.

Ce livre part d’un constat : qu’il s’agisse de cantines populaires, de microfinance, de coopératives de transformation de produits agricoles, d’emplois et de protection sociale ou de prise en charge des questions d’assainissement ou de déchets, se développent une multitude d’initiatives féminines mêlant actions économiques et solidarités, alors que, paradoxalement, les inégalités hommes-femmes font l’objet d’une remarquable permanence. L’ouvrage s’est donné pour objet d’étude ces initiatives, pour l’essentiel situées dans le champ de l’économie sociale et solidaire, et qui constituent une réponse pragmatique aux problèmes du quotidien des femmes, mais qui, par leur dimension collective, apportent aussi des innovations en matière d’organisation et de formes de revendication de changements structurels. La grille de lecture est double : elle analyse le rôle économique des initiatives des femmes, mais questionne également leurs enjeux du point de vue des rapports sociaux et politiques.

Démocratiser l’économie

Hugues Sibille, Tarik Ghezali, Grasset, 2010, 138 pages

Dans leur ouvrage consacré à la démocratisation de l’économie, Hugues Sibille et Tarik Ghezali (1) s’attaquent à une question récurrente dans notre histoire sociale : la démocratie économique, question familière aux praticiens et analystes de l’économie sociale et solidaire. Contrairement au discours des économistes qui réclament un retour de la régulation publique, ils affirment une conviction forte : la sortie de crise « ne sera pas keynésienne ». Ce ne sera pas une économie mixte mais une économie plurielle qui nous permettra de sortir des dégâts opérés par les dérégulations. Dans ces nouvelles « régulations citoyennes et entrepreneuriales » (p. 10), les sociétés de personnes devraient jouer un rôle important pour contrebalancer le pouvoir des actionnaires et des managers qui a conduit à la financiarisation de l’économie. La perspective d’une plus forte valorisation de la coopération est séduisante mais l’argumentation n’est pas dénuée d’ambiguïtés.

Gouvernance des biens communs, pour une nouvelle approche des ressources naturelles

Elinor Ostrom, 1990, trad. française 2010, Editions De Boeck.

La pensée économique dominante conclut, au mieux, à l’inefficacité économique de « l’action collective […] des individus utilisant des ressources communes », au pire, à l’épuisement de ces biens communs, à moyen ou long terme. Il en ressort une alternative politique : la privatisation de ces biens (acteurs individuels ou firmes) ou leur contrôle par l’Etat (contrôle direct, nationalisation, ou indirect, régulation extérieure de l’action). Dans son ouvrage, Gouvernance des biens communs (dont sont tirées les citations de cette note), Elinor Ostrom (« Nobel » d’économie 2009) critique tant les modèles « métaphoriques » à la source de cette vision pessimiste, qui culmine dans la « tragédie des biens communs » (Garret Hardin), que les solutions qui s’inscrivent dans l’alternative Marché-Etat. S’appuyant sur ses propres travaux et enquêtes sur le terrain, comme sur les données d’autres auteurs, Ostrom met en avant les solutions « de l’auto-organisation et de l’auto-gouvernance dans les situations de ressources communes ». Solutions pragmatiques, efficaces et durables dans suffisamment de cas pour que l’auto-organisation apparaisse non pas comme une utopie politique mais comme une pratique d’action collective qui répond à une large palette de problèmes économiques.