L’ESS moteur de la transition écologique et citoyenne : un séminaire de l’Addes

Depuis quelques années, intercalé entre deux colloques, l’Addes organise un séminaire annuel. Celui du 4 juin 2021, intitulé « Agir pour une transition citoyenne avec l’ESS », s’était fixé pour objectif de mettre en évidence la dynamique « systémique » de la transition écologique, ainsi que ses nécessaires dimensions citoyenne et solidaire, cette dernière étant souvent négligée. Presque dix ans après son séminaire « Économie sociale et développement durable » (23 octobre 2012), il s’agissait de revenir sur ce sujet d’actualité en interrogeant la contribution réelle de l’ESS à la transition écologique, économique et sociale, au-delà des seules propositions en termes d’innovations technologiques. Le séminaire, qui s’inscrivait dans le centenaire de la Recma et était organisé en partenariat avec la revue ainsi qu’avec la République de l’ESS (portée par ESS France), a réuni plus de 120 personnes durant une matinée organisée en distanciel. Il était agrémenté par les illustrations de Sophie Raynal, qui s’inspirait librement des prises de parole des intervenants pour dessiner en direct à l’écran des croquis colorés.

Enclencher un nouveau mode de développement durable
Premier axe de réflexion du webinaire : « Quelles stratégies de transformation ?  Polliniser, transformer et faire système ». Cette table ronde animée par Jean-François Draperi (Cestes, Cnam) a réuni Jérôme du  Boucher, représentant du projet Licoornes (collectif de neuf coopératives positionnées sur des marchés de masse tels que l’énergie, le  transport, etc.), Olivier Palluault, cofondateur et gérant d’Ellyx (Scop de consultants dans l’accompagnement des innovations sociales), et Marion Besse, présidente d’Ïkos (collectif d’associations gérant un Village du réemploi). Il s’agissait d’examiner les conditions permettant à l’ESS de peser réellement sur un nouveau mode de développement durable. En introduction, Jean-François Draperi  a rappelé le contexte cumulatif des crises sociale, environnementale et sanitaire que nous traversons. Pour l’ESS, les enjeux sont  multiples : sortir d’une logique de « niches », renouveler les modes de gouvernance et assurer les  équilibres économiques, tout en développant de nouvelles initiatives et de nouveaux partenariats.
L’importance des synergies avec les collectivités territoriales, essentielle pour créer de l’impact et agir pour l’intérêt général et le bien commun, a été soulignée par Ellyx. La Licoorne montre la nécessité de se regrouper pour offrir une alternative générale qui « fasse système » et ne se limite pas à « réparer les pots cassés ». Le regroupement autour de valeurs communes est également à la base du Village du réemploi, qui vise à associer étroitement les usagers aux changements de comportements de consommation.
Ces exemples ont illustré la pertinence de la participation citoyenne à la définition de l’intérêt général, avec l’enjeu de ne pas se laisser enfermer dans une logique purement comptable. Les échanges qui ont suivi ont porté sur l’importance de la coopération, des modes de gouvernance dynamiques associant salariés et usagers et ne négligeant pas la controverse, des relations avec les collectivités territoriales, qui doivent changer leurs représentations, des alliances extérieures, de l’accès aux financements de droit commun (par exemple, la R&D) prenant en compte le temps long, et du changement de certaines réglementations. Portant une vision politique, cette ESS semble traduire une certaine maturité dans sa capacité à mobiliser collectivement autour d’organisations participatives.

Un focus sur l’urgence climatique, le transport, l’alimentation…
La seconde table ronde, animée par Thomas Lamarche (Paris-Diderot Sorbonne, Ladyss- CNRS et Manufacture coopérative), avait pour objectif de montrer l’organisation des « solutions citoyennes et solidaires face à l’état d’urgence climatique ». Elle a réuni Alexandra  Debaisieux, directrice générale déléguée de Railcoop (Scic de transport ferroviaire) et Catherine Dulong, coordinatrice d’Episol (épicerie sociale et solidaire) – Damien Gaucherand, directeur du PTCE InnoVales (axé sur la problématique de l’environnement dans la Vallée de l’Arve) n’ayant rejoint le webinaire que tardivement.
Dans son introduction, Thomas Lamarche a questionné l’action des organisations de petite taille et leur rôle essentiel pour main- tenir un pluralisme de structures face à de grands groupes ; il a insisté sur la nécessité de l’ancrage territorial et sur les ruptures nécessaires pour faire face aux enjeux écologiques. À travers l’exemple de Railcoop, a été posée non seulement la question des modes de transport, mais plus généralement celle de la revitalisation des territoires ruraux (largement délaissés par le transport public) par une nouvelle répartition spatiale des populations et des activités, afin de les intégrer et de les reconnecter aux autres territoires. La gouvernance horizontale et participative de la Scic (avec des cercles de réflexion thématiques et géographiques) porte également cette ambition de relier le local au global. Elle alimente la réflexion sur les nouveaux services, à bord ou dans la gare (qui doit redevenir un lieu de liens sociaux). L’accès de tous à une alimentation digne est l’objectif d’Episol, qui, par son magasin, son épicerie ambulante et la distribution de paniers solidaires (en lien avec le CCAS), est ouverte à tous les consommateurs selon un principe de tarifs différenciés et sans renoncer à la qualité (produits bio et locaux, lutte contre le gaspillage par sa participation à une filière de revalorisation). De telles initiatives illustrent le fait que « fin du monde et fin du mois » peuvent trouver des réponses communes en accompagnant les changements d’alimentation et d’achat. La participation de tous est nécessaire pour faire vivre cette mixité (réunions publiques, encouragement au bénévolat, création d’espaces intermédiaires, groupes de travail, implication du CA, etc.). Encore faut-il relier les modes de participation et de solidarité – sociale et territoriale – pour sortir du couple paternalisme/ dépendance et « faire société », comme l’ont souligné les échanges.

Le séminaire a été clôturé par la remise du prix de thèse à Sylvain Celle (Lille) pour son travail sur l’évolution historique des structures de l’ESS et à Pierre Wokuri (Rennes-2) pour son  étude de neuf coopératives d’énergies renouvelables au Royaume-Uni, en France et au Danemark (thèses disponibles sur le site de l’Addes).
In fine, cette rencontre a bien montré les enjeux et les dynamiques de « sortie de niches », ainsi que le rôle que peut jouer l’ESS dans la transition écologique. Plusieurs leviers doivent néanmoins être activés, qui modifient les organisations antérieures : un renouvellement de l’intercoopération et le montage d’alliances territoriales, de nouvelles formes de solidarité interne et externe, des processus de gouvernance élargie, des actions socio-éducatives pour associer les personnes les plus en difficulté, l’inscription dans le temps long avec une dimension prospective (ce qui implique à la fois certains financements mais aussi des liens avec la recherche) et enfin une vision politique à partager et à consolider (pari de la République de l’ESS). Un séminaire des plus stimulants.

Danièle Demoustier