L’économie sociale et solidaire en Afrique de l’Ouest subsaharienne : expériences, dynamiques, questionnements

À l’occasion du centenaire de la Recma, ce dossier vise à se faire l’écho des expressions et dynamiques de l’économie sociale et solidaire en Afrique subsaharienne, qui n’ont fait l’objet que de rares contributions portant sur les organisations agricoles (1), le droit coopératif Ohada (2) ou les mutuelles de santé (3) .
Sur le continent africain plus qu’ailleurs, l’ESS a pu souffrir d’être associée à la domination coloniale, au transfert de modèles juridiques et à l’instrumentalisation des coopératives agricoles, spécialisées dans la collecte des produits tropicaux (café, cacao, coton) ou transformées en outil de développement rural par les gouvernements issus des indépendances (4). Cependant, l’ESS puise dans des valeurs (partage, confiance, réciprocité) souvent réaffirmées en Afrique au sein d’organisations endogènes telles que les tontines, les clubs d’entraide ou les associations informelles de solidarité, qui demeurent actives. Parallèlement, des structures de l’ESS portées par des organisations syndicales ou confessionnelles de la société civile contribuent à pallier la défaillance des États en matière de développement socio-économique ou de protection sociale. L’économie sociale et solidaire, dont la « renaissance » a aussi été portée par la libéralisation des économies, a parfois été qualifiée de deuxième économie du sous-continent africain (5). Les estimations disponibles font état d’une « densité coopérative » correspondant à 7 % de la population africaine. La « domination numérique », en termes de membres, demeure agricole, alors que la « domination financière » revient au secteur des coopératives d’épargne et de crédit (6) . En complément, se développe une myriade de coopératives dans de nombreux autres secteurs (habitat, consommation,  transport, mines, éducation ou santé) (7) .
L’ESS semble cependant soumise à certains paradoxes sur le continent africain. Bannie des visions centrées sur l’émergence économique que les élites africaines et les investisseurs internationaux adoptent depuis quelques années (8) , elle est toutefois promue pour satisfaire les besoins élémentaires d’une population en forte croissance et lutter contre la pauvreté. Elle suscite également de nombreuses interrogations, tant sur sa viabilité, dans sa dimension socio-économique et son financement, que sur sa gouvernance et son mode de gestion. Comment, victimes de la « modernité insécurisée  (9) », du financement par projet ou de la dépendance philanthropique, coopératives et associations arrivent-elles à se consolider d’un point de vue économique ? Comment organisent-elles leur vie démocratique pour résister au clientélisme dans des sociétés patriarcales où les hiérarchies demeurent importantes (10) ? Des travaux récents décrivent, par exemple, de quelle manière, dans les associations africaines, s’exerce « le caractère élitiste des comités qui fabriquent [les] règles et l’emprise des dominés, auxquels finalement peu de choix est laissé s’ils veulent bénéficier des services  proposés (11) ». En termes de dynamiques, l’ESS est-elle une forme « discrète » de transformation des pratiques socio-économiques, prolongeant les mobilisations « à bas bruits (12) » que connaissent les sociétés africaines, ou bien constitue-t-elle un cheval de Troie des nouvelles formes de financiarisation et de gestion des politiques de développement ? En toile de fond, la dimension collective des organisations est-elle appelée à disparaître derrière la figure de l’entrepreneur social qui émerge des réponses à apporter aux enjeux sociétaux et aux défis environnementaux (13) ?  
Parmi les nombreuses propositions reçues, les six articles retenus pour ce dossier témoignent, de l’essor d’une dynamique de recherche autour de ces questions dans les pays d’Afrique  francophone de l’Ouest. Hamza Kouanda montre que les formes d’organisation de l’ESS au Burkina Faso résultent en grande partie de l’héritage colonial. À ce concept occidentalo-centré, Sambou Ndiaye substitue celui d’économie populaire pour analyser les expériences sénégalaises. Étudiant les parcours biographiques des entrepreneures sociales sénégalaises, Sadio Ba Gning éclaire le rôle complexe des réseaux dans les dynamiques de genre. L’article d’Armel Mewouth met en exergue les atouts endogènes de l’entrepreneuriat coopératif qui en font un levier pour le développement territorial du Nord Cameroun, à condition qu’il soit soutenu par l’État. Le microcrédit, thématique fréquente dans les études sur l’ESS en Afrique, est au centre de deux articles critiques qui en soulignent les limites, tant au Niger (Ahamadou Maichanou et Youssoufou Hamadou Daouda), qu’au Sénégal (Ndèye Faty Sarr et Marie Fall). En alimentant une réflexion citoyenne et un débat public, les recherches développées sur le thème illustrent comment se construit l’appropriation de l’économie sociale et solidaire en Afrique. Mais si la « greffe » de l’ESS semble désormais avoir pris (14) , il  lui reste à construire son propre chemin d’évolution et à s’organiser en conséquence.

Patricia Toucas-Truyen et François Doligez, Iram/UMR-Prodig

 

(1) M. Mees, D. Morel et P. A. Diop : « Les organisations paysannes, un nouvel acteur des politiques agricoles en Afrique de l’Ouest ? », Recma, n° 352, avril 2019, p 110-117.
(2) W. Tadjudje, « L’économie sociale en Afrique : les perspectives du nouveau droit Ohada », Recma n° 320, avril 2011, p. 12-14.
(3) J.-C. Awomo Ndongo, « Émergence des mutuelles de santé au Cameroun », Recma, n° 336, avril 2015, p 23-35.
(4) D. Gentil, 1986, Les Mouvements coopératifs en Afrique de l’Ouest, L’Harmattan ; P. Develtere, I. Pollet et F. Wanyama (dir.), 2009, L’Afrique solidaire et entrepreneuriale. La renaissance du mouvement coopératif africain, OIT.
(5) A. S. Fall et C. Guèye, 2003, « Derem ak Ngerem : le franc, la grâce et la reconnaissance. Les ressorts de l’économie sociale et solidaire en Afrique de l’Ouest », Revue du MAUSS, n° 21, p. 97-112.
(6) A. Ouedraogo et D. Gentil (dir.), 2008, La Microfinance en Afrique de l’Ouest. Histoire et innovations, Paris, Karthala.
(7) P. Develtere et al., op. cit., p. 45-56.
(8) J.-J. Gabas et V. Ribier, 2020, « Quels futurs pour l’agriculture dans les plans émergence des gouvernements africains ? », dans J.-J. Gabas, M. Lautier et M. Vernières, Prospectives du développement, Paris, Karthala.
(9) P. Lavigne Delville, 2015, Aide internationale et sociétés civiles au Niger, Paris, Karthala/Apad/IRD.
(10) J.-P. Olivier de Sardan, 2021, La Revanche des contextes. Des mésaventures de l’ingénierie sociale, en Afrique et au-delà, Paris, Karthala.
(11) L. Carbonnel, K. Diallo et L. Doumbia, 2021, « Associations et bureaucratisation : perspectives africaines », Émulations – Revue de sciences sociales, n° 37.
(12) Voir le compte rendu de J. Hayem sur le colloque « Les mobilisations à bas bruits à l’épreuve des terrains africains » tenu à l’université Cheikh-Antar-Diop (Dakar, Sénégal) en décembre 2019, dans Le Journal des anthropologues, 2020, n° 162-163, p. 245-249.
(13) L’interrogation est issue du risque de confusion, ou d’amalgame, observé à l’occasion du forum « Pact for Impact », qui entend faire de « l’innovation sociale » une priorité mondiale (voir https://blogs.alternatives-economiques.fr/abherve & https://pact-for-impact.org).
(14) La métaphore est empruntée à un article de référence du débat historique sur les coopératives : M. Haubert, 1981, « De la tradition communautaire à la modernité coopérative : évolution, greffage ou récupération ? », Revue Tiers-monde, n° 88, p. 789-808.