Ethique de l'existence post-capitaliste. Pour un militantisme existentiel

Christian Arnsperger, Ed. du Cerf, 2009, 314.p.

Ce livre de Christian Arnsperger ne porte pas spécifiquement sur l’économie sociale ou solidaire et on pourrait se demander ce qui justifie un compte-rendu au sein de la Recma. C’est que le propos de l’auteur intéresse tous ceux qui, à un titre ou à un autre, cherchent à s’inscrire dans une perspective autre que le capitalisme. En effet, l’auteur défend la thèse, déjà présente dans ses précédents ouvrages, que le capitalisme s’accompagne d’une métaphysique que nous avons intégrée et que toute remise en cause ne peut aboutir qu’à la condition de faire une place à la constitution d’une nouvelle métaphysique pour laquelle il esquisse quelques pistes.

Désincorporer le capitalisme

Christian Arnsperger est un économiste belge, chercheur au FNRS (Belgique) et enseigne à la chaire d’éthique économique de l’Université catholique de Louvain. Auteur de plusieurs ouvrages d’épistémologie et de réflexion critique sur les fondements spirituels du capitalisme, il franchit dans ce dernier livre une nouvelle étape et développe les bases d’une autre société. Son propos n’est pas principalement économique ou politique, quoique ces dimensions y soient explicitement envisagées, mais s’intéresse avant tout aux valeurs qu’un homme désireux de vivre une expérience non capitaliste doit retravailler. En effet, tout l’intérêt de sa réflexion réside dans la démonstration des présupposés existentiels sur lesquels repose le capitalisme et dont tout individu doit se défaire s’il veut que son action échappe au système bâti depuis plusieurs siècles ; c’est en ce sens qu’il affirme que sa visée est thérapeutique. Ce n’est qu’à la suite de ce travail sur soi qu’il peut véritablement renouveler son action dans le monde, en s’inscrivant dans un libéralisme existentiel. Ces deux tâches sont entreprises en quatre parties : axiomatique de l’aliénation capitaliste, axiomatique de la libération post-capitaliste, devenir des militants existentiels, faire émerger l’avenir. Neuf chapitres ponctuent le chemin. Nous ne détaillerons pas chacune de ces étapes, faute de temps, mais insisterons sur les avancées qui nous ont le plus marqué afin de donner le goût de suivre cette voie.

Simplifier, universaliser, démocratiser

Le premier constat, banal s’il n’est mené à son terme, est que les phénomènes économiques ne sont pas auto-suffisants mais qu’ils ont des dimensions tant individuelles que collectives, extérieures qu’intérieures. Or à ces quatre dimensions correspondent des axiomes capitalistes ; par exemple, l’innovation se comprend comme un savoir profitable. Toute la force destructrice du capitalisme tient à ce que nous avons intégré, tous, ces axiomes et que toutes nos pensés, toutes nos actions, quand bien même nous les souhaiterions contestataires, en sont imprégnées, ne nous permettant pas de sortir du système dont ils constituent l’imaginaire clos. C’est ainsi que le capitalisme fonde une société aliénée, en ce sens que toute proposition d’évolution y et ressentie par les individus comme totalitaire ou que les mêmes sujets ne sont plus capables d’avoir une vision complète d’eux-mêmes ou de la société, la réduisant à ce que donne à voir la culture qui les forme. Ce faisant, l’homme ne peut plus imaginer d’autre demain et nous nous situons alors, quoiqu’on en dise au plan purement théorique, dans une fin de l’histoire. Les visées qui devraient animer une existence post-capitaliste ne sont pas surprenantes : mutualité, quête de la vérité, liberté de donner le meilleur de soi...

Ce qui frappe, c’est que ces visées ne sont pas exclusivement ni prioritairement économiques. Pour éviter la catastrophe anthropologique que prépare le capitalisme, un lâcher prise doit être accompli qui s’articule autour de trois mots : simplification (détachement à l'égard de l'anarchie capitaliste des envies et de ses vertiges), universalisation (détachement à l'égard de l'inégalité économique comme outil d'incitation à l'effort et de différenciation sociale) et démocratisation (détachement à l'égard de la hiérarchie capitaliste et de ses prestiges). La confusion aujourd’hui opérée entre besoin, envie et désir doit également être réduite pour permettre un rapport renouvelé à la nécessaire consommation de biens.

Ici et maintenant

Ces remises en cause et reconstructions ne doivent pas se confondre avec les tentatives parfois esquissées dans le passé pour bâtir un homme idéal, porteur d’une société du même type. Il ne s’agit pas de changer la nature de l’homme mais de nous faire sortir de l’appauvrissement anthropologique dans lequel nous sommes enfermés et ainsi de nous permettre de construire un autre demain, dont le contenu est inconnu, mais qui n’est concevable qu’après ce travail individuel. En ce sens, la démarche qui est proposée n’est pas seulement structurelle et collective ; celles-ci, en dépit de toutes les bonnes intentions qui les animent, sont vouées à l’échec si les personnes qui les entreprennent ne se sont pas d’abord émancipées des chaînes spirituelles qui les lient.

La construction d’un monde pour demain ne peut se baser sur une simple élaboration théorique et requiert une mise en acte immédiate. Celle-ci est nécessairement très difficile car elle s’inscrit dans un univers capitaliste. Les nouveaux militants existentiels seront donc à la fois du monde et hors du monde. Ces expériences existent déjà au sein des communautés alternatives, parmi lesquelles l’auteur mentionne des expériences coopératives (comme celles de Mondragon). Inversement, certaines autres expériences ne sont pas détachées des structures et axiomes capitalistes et ne peuvent avoir une vertu dans l’entreprise émancipatrice ; l’auteur cite les entreprises sociales.

Quelle politique ?

Pas question de travestir la pensée de l’auteur et de l’utiliser dans le débat qui occupe l’ESS aujourd’hui ; cela illustre simplement que le détachement requis pour donner un exemple constructif implique certains présupposés. C’est si vrai que les appréciations sur telle ou telle entreprise sont discutables mais l’essentiel est ailleurs. Ces expériences collectivement individuelles ne sont pas certaines de parvenir au but final : l’acheminement vers un autre monde. C’est une des difficultés pour ceux qui s’y engagent. La revendication démocratique de nouvelles règles, incitatives d’une sortie du capitalisme, doit l’accompagner (comme un revenu minimum universel). Mais « la politique ne doit pas avoir pour objectif de planifier une hypothétique « transition » vers une économie post-capitaliste. Elle doit avoir pour fonction de coordonner les actions et les interactions d'individus libérés de l'axiomatique capitaliste » (p. 33). Si un horizon doit être imaginé aujourd’hui, il consistera en un « communalisme », c’est-à-dire « l'éclosion d'un nouvel idéal frugal, égalitaire et démocratique de coexistence conviviale » (p.  191).

Contenant de nombreuses références francophones et anglophones, le livre se situe dans un courant de remise en cause radicale du capitalisme, autant dans l’étendue des transformations qu’il appelle que dans la profondeur des remises en cause personnelles qu’il implique. D’une lecture agréable dans l’ensemble, sans parfois éviter les expressions plus jargonantes de la psychologie, il invite à un voyage intérieur qui rappelle à ceux qui se sont surtout adonnés à des pratiques extérieures le chemin qui reste à parcourir. Marquée par la spiritualité sous ses diverses formes (promotion du yoga, appel à l’évangile), l’auteur nous rappelle les visées globales que comportaient les premiers écrits d’économie sociale et qu’on n’y trouve plus souvent. Très en prise avec les questions écologiques et sociales contemporaines, ce livre repose à l’ESS la question dont chacun sent qu’elle est cruciale pour son avenir : à quel point l’ESS se veut-elle porteuse d’une alternative au capitalisme ?

David Hiez