Sociologie du monde associatif

Simon Cottin-Marx, La Découverte, 2019, 128 pages

Le secteur associatif est aujourd’hui une entité non négligeable en termes économiques. En effet, en 2017, ce secteur représente en France 1,7 million d’emplois. La même année, le volume de travail dans les associations est d’1,6 million d’équivalents temps plein (ETP). L’objectif de Simon Cottin-Marx est de porter sur ce secteur important un regard global et désenchanté. Global parce que, si le secteur associatif est multiforme (certaines associations pèsent des millions d’euros et emploient plusieurs milliers de salariés, d’autres rassemblent uniquement des bénévoles), il est également composé de structures bénéficiant d’un statut unique. Et désenchanté parce que l’auteur se demande si le secteur associatif est réellement politique et démocratique – en d’autres termes le fer de lance du changement social.
L’ouvrage est structuré en cinq chapitres. Dans le premier, Simon Cottin-Marx retrace l’histoire du monde associatif français en insistant sur un point central et structurant : l’association est une idée politique. Cette histoire n’est pas récente : elle commence bien avant l’adoption de la loi du 1 er juillet 1901 instituant le droit d’association. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, elle remonte à l’interdiction des associations par les décrets d’Allarde des 2 et 17 mars 1791 et à la loi Le Chapelier du 14 juin de la même année. L’objectif, alors, est de mettre fin aux corporations professionnelles et aux communautés de métiers, dont le rôle était d’asseoir un monopole collectif de réglementation du travail. Plus tard, le code pénal de 1810 confirme cette interdiction. Mais, dans les faits, les associations ouvrières se développent dans un esprit de défense professionnelle, d’entraide et de prévoyance. Sous la Monarchie de Juillet, l’essor des sociétés de secours mutuels est important. Celles-ci sont légalisées par la loi du 15 juillet 1850, mais cette liberté est remise en cause sous le Second Empire. Il faudra attendre l’avènement de la III e République pour voir s’instaurer définitivement les grands principes fondamentaux : liberté de la presse, légalisation des syndicats, etc. La loi 1 er juillet 1901 consacre le principe de liberté d’association et donne certains avantages, notamment
fiscaux, aux associations reconnues d’intérêt général ou d’utilité publique.
Le deuxième chapitre présente un large panorama du monde associatif français, encore peu saisi, comme le souligne l’auteur, par le secteur statistique. En 2017, 1,5 million d’associations sont comptabilisées dans le pays.La vitalité associative est réelle puisque environ 33 600 associations se sont créées chaque année entre 2011 et 2017. Les associations interviennent principalement dans les secteurs suivants : l’action sociale et la santé (10 %), la défense des droits et des causes (11,5 %), les loisirs et la vie sociale (21,4 %), la culture (23 %) et le sport (24,2 %). En 2017, 22 millions de bénévoles donnent de leur temps pour les associations. Le travail qu’ils réalisent est important puisqu’il correspond à 1,4 million d’emplois ETP. Enfin, les associations sont également pourvoyeuses d’emplois : en 2017, 10,6 % d’entre elles salarient près d’1,7 million de personnes.
Dans le troisième chapitre, Simon Cottin-Marx étudie les rapports entre le secteur associatif et les pouvoirs publics. Cette question est d’autant plus importante que certains auteurs s’interrogent sur l’autonomie de ce secteur et sur l’influence de l’État sur sa gestion et ses projets. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, en effet, l’État a pris sous sa tutelle un certain nombre d’associations, notamment celles présentes dans le domaine de l’action sociale. Jusqu’à la fin des années 1970, ce mouvement de publicisation du privé s’est poursuivi. Depuis cette époque, l’État évolue et oriente l’action des associations. La culture de subvention s’estompe au profit d’une logique de contractualisation. Dorénavant, les associations deviennent des prestataires agissant pour l’État.
Le quatrième chapitre s’intéresse plus particulièrement à l’engagement des bénévoles au sein des associations. Cette question est centrale dans la mesure où elle caractérise une pratique alternative de la politique. Les bénévoles sont de plus en plus nombreux puisque, de 2002 à 2017, leur nombre est passé de 12,5 à 22 millions. Mais une étude plus fine des recrutements montre la persistance de déterminants sociaux. Ainsi, la probabilité de participer bénévolement à une activité associative est positivement corrélée aux diplômes. Cette particularité n’est pas une spécificité française.
Enfin, dans le cinquième chapitre, Simon Cottin-Marx analyse les associations comme des mondes du travail. Le secteur associatif est devenu un employeur non négligeable puisqu’il représente 7,5 % de l’emploi total (ETP) en France. Ce développement a été notamment impulsé par la politique publique.
Dans les années 1980-1990, le discours porté essentiellement par la « deuxième gauche » voit dans le tiers-secteur un gisement potentiel d’emplois. Les années 1980 et le début des années 1990 sont marqués par le développement d’une série de dispositifs de type « contrats aidés » : travaux d’utilité collective (TUC), contrats emploi solidarité (CES), etc., dont l’objectif initial était la formation et l’accompagnement des jeunes vers l’emploi. Mais ces contrats constituent essentiellement une aubaine pour les associations, qui y voient un gisement de main-d’œuvre à bas coût.
L’ouvrage de Simon Cottin-Marx est extrêmement intéressant et mérite d’être recommandé. D’abord parce qu’il est bien documenté et fournit un grand nombre d’informations sur le monde associatif. Ensuite parce que son auteur garde une certaine distance critique par rapport à son sujet.

Jean-Paul Domin