Séminaire Addes "l'entrepreneuriat social", Paris, 31 mai 2011, essai de compte-rendu

L'Addes organisait un séminaire de réflexion sur "l'entrepreneuriat social", le 31 mai 2011 au matin à la Sorbonne, avec Henry Noguès, Hugues Sibille, Eve Chiapello, Jean-François Draperi, Jacques Defourny et Alain Iribarne. L'Addes publiera bientôt l'intégralité des échanges, voici en attendant un rapide compte-rendu de ce séminaire. 

Ces deux dernières années, les échanges ont parfois été vifs entre les promoteurs de l'entrepreneuriat social et les "gardiens de la vieille maison d'économie sociale".  L'Addes s'était déjà efforcée d'éclaircir les motifs de ces différents, mais c'est la première fois qu'elle réunissait quelques uns des principaux animateurs de ce débat.  

Henry Noguès, professeur émérite de l’Université de Nantes et président de l’ADDES a introduit les discussions en rappelant le contexte favorable à la multiplication actuelle des formes d'entreprises.  En s'appuyant sur l'essai de théorie générale de l'entreprise sociale proposée par Dennis Young (convergence de la volonté des consommateurs souhaitant contourner l'asymétrie des marchés; volonté de bienfaisance des entrepreneurs; rétractation de l'Etat social jouant la mise en concurrence des diverses formes d'entreprises...) il a expliqué l'existence d'un continuum entre le "for profit" et le "non profit". La transformation du modèle fordiste se traduit par une augmentation des inégalités, ouvrant la voie à un social business visant des profits faibles ou nuls, alors que parallèlement la professionnalisation des dirigeants associatifs du secteur sanitaire et social les rapproche du modèle de l'entrepreneuriat social. Le président conclut son introduction sur deux questions, la première de nature « politique » : l’entrepreneuriat social ouvre-t-il la palette des choix ou accélère t il l’isomorphisme avec l'imposition d'un modèle unique de gestion ? la seconde, tout aussi essentielle mais plus pratique se demande comment repérer et identifier l'entrepreneuriat social (voir les critères proposés par le  Mouves pour le label "entreprise sociale") permettre la production de statistiques nationales sur ce périmètre.

Hugues Sibille a tenu à rappeler la dimension internationale de l’entrepreneuriat social, recouvrant une tradition anglo-saxonne, mais aussi européenne avec son fort ancrage coopératif (voir l’article de J. Defourny paru dans la Recma n°319 ) et que la seconde n’est pas réductible à la première. Ce « caractère spongieux de l’entrepreneuriat social » ne le discrédite pas au regard de la définition strictement statutaire de l’ES : si les faisceaux d’indices (économiques, sociaux, relatifs à la gouvernance) permettant de définir l’entrepreneuriat social à la française sont pour le moment en cours de discussion en vue de l’établissement d’un référentiel (comme pour la RSE), les statuts de l’ES ne disent rien des pratiques effectives de ces entreprises. A la critique adressée à un entrepreneuriat social centré sur la seule figure de l’entrepreneur, H. Sibille répond que l’ES s'est coupée du monde des entrepreneurs considéré uniquement comme des apporteurs de capitaux et qu’il faut bien évidemment reconnaître la force du collectif. La réponse à la question portant sur l’enrichissement personnel de ces entrepreneurs est moins consensuelle : l’enrichissement est certes à prendre en compte globalement (l’impossibilité de réaliser de fortes plus values en cédant ses parts dans l’ES ne doit pas faire oublier les très grosses rémunérations parfois versées à ses dirigeants et les écarts de salaire très importants), mais pour le vice-président du Crédit Coopératif, président de l’AVISE et de l’IDES, la faible croissance des Scop par exemple « s'explique aussi par l'absence de perspectives d'enrichissement personnel ». H. Sibille conclut en renvoyant dos à dos deux excès, celui de l’engouement médiatique pour l’entrepreneuriat social présenté comme une solution miracle, et celui de la réaction crispée de l’ESS instituée qui ne serait pas assez sûre d’elle-même.

Des échanges nourris avec la salle qui ont suivi, nous ne retiendrons ici que deux interventions saillantes, celle de Daniel Rault évoquant l’entreprise associative comme le point d'achoppement au regard d’une théorie générale de l’économie sociale qui pourrait très facilement s’accommoder de l’entrepreneuriat social. Celle d’H. Sibille répondant à David Hiez sur l’opposition continuum ou rupture introduit par l’entrepreneuriat social : « l’économie sociale représente une rupture dans les systèmes de propriété. »

Eve Chiapello a confirmé que l’entrepreneuriat social était très à la mode dans les écoles de commerce. En dressant une rapide généalogie de l’apparition dans ces « temples du capitalisme » des différents concepts liés à notre sujet (développement durable, RSE, ISR…) comme autant d’entreprises de moralisation des grandes firmes capitalistes, elle a évoqué la stratégie réaliste qui sous tend cet engouement : « à tout problème il y a un marché, il suffit de le structurer ». Ce faisant, elle prit ses distances d’avec le concept de « base de la pyramide ».

Nous ne développerons pas ici l’intervention de Jean-François Draperi, sinon son insistance, au regard de ses contributions précédentes au débat (consultables ici et ), à distinguer les entrepreneurs sociaux (que l’on rencontre dans les manifestations d’ESS), de l'entreprise sociale (définie par un faisceau d’indices solidement établi), de l'entrepreneuriat social, ce dernier étant très peu identifié, mêlant la coopération au social business en passant par la venture philanthropie. Cette absence de définition explique que, pour le moment, il n’existe pas de ponts solides entre l'entrepreneuriat social et l'ESS. L’absence du principe d'égalité, pour l’affirmation de la seule solidarité, constitue une ligne de clivage, car l’absence d'égalité signifie l’absence de liberté : la base de la pyramide n'a pas le loisir de refuser l’attention qu’on lui porte...

Jacques Defourny, tout juste revenu de son voyage d’études, a dressé un foisonnant panorama des conceptions de l’entrepreneuriat social en Asie du Sud Est, dont un récent numéro de Social enterprise journal rend compte, avant de conclure sa proposition de typologie des formes d’entreprises sociales dans cette région du monde par un appel à ne pas laisser "l'entrepreneuriat social devenir la nouvelle bannière du capitalisme".

Appel repris par Alain d'Iribarne, directeur de recherche au CNRS, qui, après une synthèse brillante des origines idéologiques de l’ESS (rencontre du socialisme et de la doctrine sociale de l’Eglise), a constaté la fécondité de la rencontre de l’entrepreneuriat social et de l’économie sociale sans qu’ils ne se confondent, laissant entier le problème statistique, donc politique, qui anime l’Addes depuis sa création : ce qui ne se compte pas n’existe pas. 

Jordane Legleye