RMB: l’économie sociale s’engage pour nourrir la planète

Plus de deux cents personnes – responsables de coopératives, de mutuelles, d’associations ou d’organisations internationales et chercheurs venant de trente-cinq pays – ont participé à la quatrième édition des Rencontres du Mont-Blanc (RMB), qui les 9 et 10 novembre 2009 à Chamonix ont cherché à répondre à une question simple mais vitale : comment nourrir la planète ? Quel rôle peut jouer l’économie sociale dans ce défi majeur pour l’humanité au moment où près d’un milliard d’êtres humains souffrent de la faim ?

Vers un crash alimentaire ?

Les organisateurs ont souhaité inscrire immédiatement les travaux des RMB dans la réalité en projetant l’excellent documentaire Vers un crash alimentaire (1), d’Yves Billy et Richard Prost (en présence de ce dernier). Ce film montre comment se met en place un explosif effet de ciseaux, la demande agricole augmentant alors que l’offre baisse, avec l’exemple édifiant de la Chine. Le pays a abandonné la culture ancestrale du soja – externalisée notamment en Argentine – au profit du maïs pour nourrir les élevages porcins, dont la consommation explose avec l’augmentation du niveau de vie. Reste à savoir si nous (consommateurs, citoyens, entreprises, organisations internationales, dirigeants des grandes puissances, etc.) sommes capables de « modifier le cours de cette catastrophe annoncée ». La première matinée a été consacrée aux experts pour poser le débat. Le très haut niveau des interventions a permis de bien cerner l’ensemble des enjeux. Michel Griffon, agronome et directeur général adjoint de l’Agence nationale de la recherche, a ainsi rappelé qu’en 2050 nous devrions être 9milliards, ce qui n’est déjà pas sans générer des tensions pour la gestion des espaces, car seuls le Canada et la Russie pourraient remettre significativement de nouvelles terres en culture.

Une concurrence accrue pour l’utilisation des sols

La concurrence pour l’usage des sols s’intensifiera à plus forte raison qu’il semble que les limites du productivisme aient été atteintes et que les rendements n’augmenteront plus significativement. Les sols sont fortement dégradés par ces techniques, ont rappelé Claude et Lydia Bourguignon (directeurs et fondateurs du Laboratoire d’analyse microbiologique des sols). L’environnement est pollué, notamment l’eau, qui se raréfie et sera la « question sociale du XXIe siècle » pour Riccardo Petrella, président de l’Institut européen de recherche sur la politique de l’eau. Bruno Parmentier, directeur de l’Ecole supérieure d’agriculture d’Angers, explique que si en Europe la faim est historiquement un phénomène urbain, à l’échelle mondiale ce sont des paysans qui en souffrent. La concurrence des produits agricoles subventionnés du Nord sur les marchés du Sud entraîne la disparition de millions de paysans. La « culture de la culture » se perd alors dans les faubourgs des villes et l’espoir d’un travail industriel.

Des engagements concrets et des appels

Pour Bruno Parmentier, le système agricole français constitue une partie de la solution sociale au problème. Les coopératives permettent en effet le respect de l’individualisme de l’agriculteur de base et la solidarité « stupéfiante » dans la collecte, les matériels et les débouchés. Le lendemain, les représentants des organisations internationales (Pnud, FAO, Programme alimentaire mondial des Nations unies, BIT) confirmaient ces attentes en direction de l’économie sociale.
C’est un signe de reconnaissance qui permettra, peut-être, de faire de l’économie sociale une véritable alternative au modèle dominant de développement.
Les deux après-midi ont été consacrées aux ateliers, au cours desquels diverses initiatives portées par l’économie sociale au Nord comme au Sud ont été présentées. A l’issue de ces travaux, contribuer à nourrir la planète et promouvoir la souveraineté alimentaire impose aux dirigeants de l’économie sociale un devoir de résistance face à la montée des inégalités, à la destruction des sols, au gaspillage de l’eau et à la pénétration du capital dans les besoins vitaux. Ce devoir passe par l’interpellation des pouvoirs publics et des grandes compagnies internationales et par la mobilisation de la société en lien avec les mouvements syndicaux et sociaux. Les conclusions de l’appel évoquent également « la nécessaire ouverture de l’économie sociale » vers le commerce équitable, les circuits courts et l’agriculture biologique.

Les RMB ont débouché sur des engagements concrets (2), par exemple la notation durable des coopératives agricoles conduite par Coop fédérée (Québec) et Coop de France en Bolivie et en Chine ou encore l’expérience d’agriculture écologique intensive expérimentée par la coopérative agricole Terrena avec Coop fédérée. Les acteurs de l’économie sociale s’engagent par ailleurs à « la promotion de projets nouveaux et structurants » comme le développement d’un programme de protection des semences libres. Les secteurs agricoles et financiers ont également décidé de se mobiliser pour favoriser la mise en place d’une chaire internationale de microbiologie.
Enfin, plusieurs appels ont conclu ces rencontres. Les RMB expriment leur opposition au volet agricole des négociations internationales de l’OMC et rejoignent les positions exprimées par le Mouvement pour l’organisation mondiale de l’agriculture (Momagri) afin que l’agriculture en soit exclue, à l’égal de la culture.
Les RMB enjoignent la Commission européenne de considérer l’agriculture comme un secteur spécifique et stratégique et demandent à l’ONU de créer une plateforme économie sociale entre les différentes agences internationales : Pnud, FAO, PAM, BIT, Cnuced.

Rémi Laurent, Jordane Legleye


(1) Prix du meilleur film documentaire du Festival international du film écologique de Bourges.
(2) www.rencontres-montblanc.coop.