Organisations professionnelles agricoles et institutions financières rurales : construire une nouvelle alliance au service de l’agriculture paysanne

Betty Wampfler, François Doligez, Cécile Lapenu. Les Cahiers de l’Institut des régions chaudes-SupAgro, Montpellier, 2010, 148 p.

Ce guide opérationnel allie réflexions macroéconomiques et macro-sociales et propositions concrètes autour de la relation entre les producteurs agricoles familiaux, leurs organisations et les institutions de financement.

Le livre comprend sept chapitres et quatre annexes. Les auteurs dressent dans un premier temps l’évolution du financement de l’agriculture, du «crédit agricole » au « marché financier », et montrent combien l’activité agricole, complexe et aux résultats toujours incertains, est difficile à financer, spécialement dans le cadre d’un marché financier. Ce point est développé dans le deuxième chapitre, qui se penche sur l’analyse des besoins des organisations professionnelles agricoles (OPA). Pour répondre à ces besoins, les OPA développent des stratégies : internationalisation d’un service de crédit, création d’une institution de microfinance « fille » de l’OPA ou développement d’un partenariat avec une institution de microfinance existante (ch. 3). Lorsque l’on veut satisfaire l’accès des producteurs aux services financiers, comment choisir un partenaire financier fiable ? Comment négocier les conditions de partenariat ? Comment faciliter et sécuriser la relation financière entre les membres de l’OPA et l’institution financière (ch. 4) ? Lorsque c’est l’OPA elle-même qui recherche un appui financier, comment démontrer l’intérêt et la viabilité du projet économique de l’OPA et comment choisir l’institution financière, puis négocier avec elle (ch. 5) ?

Après s’être adressés aux OPA, les auteurs se tournent vers les institutions financières. Sont passés en revue l’usage des nouvelles technologies de l’information, les prêts à moyen et long termes, le crédit bail, la location vente (leasing), le créditstockage (warrantage), les assurances, le conseil de gestion. Simultanément, les auteurs mettent en garde contre la prolifération des produits que l’on constate actuellement dans les organismes de microfinance. Il s’agit de répondre au mieux aux besoins des OPA et il est souvent préférable d’améliorer un produit existant, de l’adapter à la demande plutôt que de lancer un nouveau produit qui contribue à opacifier l’offre (ch. 6). Précisément, comment évaluer la pertinence d’une offre ? Le livre présente le processus de développement d’un produit financier intégrant aussi bien l’étude de marché ou le calcul des coûts que la méthodologie opérationnelle, les facteurs humains et le prototypage du produit. Le dernier chapitre revient sur le rôle possible des OPA dans les politiques publiques de financement de l’agriculture. S’appuyant sur un remarquable exemple d’alliance entre des OPA et des institutions de microfinance en Bolivie et sur une étude participative dans six filières de production (quinoa, fève, pêche, camélidés – l’élevage des lamas –, lait, riz, artisanat), les auteurs montrent que les OPA peuvent avoir un impact important sur les politiques publiques… à condition que les pouvoirs publics acceptent de voir émerger des contre-pouvoirs. Ainsi le rôle en termes de conseil technique et économique des OPA est-il fréquemment apprécié de leurs partenaires publics, alors que leur rôle de représentation des intérêts agricoles l’est beaucoup moins…

Enfin, l’ouvrage décrit les défis que doit relever l’action publique sur le financement agricole : la segmentation excessive des politiques de financement ; les enjeux extra-agricoles ; l’articulation d’actions aux niveaux local, régional, national, international ; le manque d’information et de formation ; la construction d’une position commune face au risque de conflit d’intérêts dans la gestion des services financiers ; coordonner et rendre viables les services d’appui aux producteurs (ch. 7).

Les annexes méritent mieux que leur appellation : elles permettent de finaliser l’appropriation du guide à partir d’exemples très stimulants. Au-delà de son ambition opérationnelle, ce guide constitue également le meilleur argumentaire qui soit pour celles et ceux qui s’intéressent à la question du développement des agricultures familiales et souhaitent aller au-delà des critiques générales de l’agro-business ou des leçons plus ou moins simplistes tirées du seul bon sens. Sur le plan épistémologique, il témoigne de la fécondité de la démarche de recherche-actionformation à laquelle l’économie sociale est si attachée, fécondité qui s’exprime par l’articulation remarquable entre l’analyse distanciée et les propositions techniques et pratiques.

Sur le fond, si vous pensez que 1) l’agriculture paysanne est indispensable pour nourrir le monde, 2) qu’elle ne peut se passer d’un soutien financier et 3) que les associations et les acteurs publics ont un rôle à jouer pour la soutenir, ce livre est pour vous. Si vous ne le pensez pas, ce livre va vous en convaincre.

Jean-François Draperi