L’ESS entre développement local et développement durable. L’exemple de la métropole grenobloise

Danièle Demoustier (dir.) Presses universitaires de Grenoble, 2020, 176 pages

Cet ouvrage publié aux Presses universitaires de Grenoble est le deuxième d’une nouvelle collection thématique, « Économie sociale et solidaire », dirigée par Hervé Defalvard. Il s’agit d’un livre atypique. Réalisé par une petite équipe d’acteurs-chercheurs de la région grenobloise, sous la direction expérimentée de Danièle Demoustier, il présente un double intérêt pour ses lecteurs : local d’abord, beaucoup plus général ensuite.
En ce qui concerne son intérêt local, on peut affirmer sans beaucoup de risques de se tromper que cet ouvrage créera de nombreux  envieux parmi tous ceux qui, inscrits dans d’autres réalités géographiques, aimeraient disposer d’un ouvrage équivalent pour leur territoire d’appartenance. En effet, après une brève introduction sur le contexte spécifique de la région de Grenoble, notamment une histoire locale particulièrement riche et féconde en innovations sociales, les  six premiers chapitres décrivent de façon détaillée les diverses réalités de l’ESS dans la métropole grenobloise pour six grands secteurs d’activité : la santé, l’action sociale, l’éducation populaire, la culture, la défense de l’environnement et la nouvelle question alimentaire.
La lecture de ces chapitres permet de saisir à la fois le panorama et le détail des implications des organisations de l’ESS. Il s’agit donc de  véritables guides thématiques, sans caractère exhaustif mais permettant sûrement, pour chacun des secteurs examinés, de ne rien manquer d’essentiel dans l’histoire comme dans l’actualité locales. L’aspect statistique est là totalement secondaire, au profit d’infor- mations qualitatives sous la forme de résumés monographiques pour chacune des initiatives présentées. Ces six chapitres présentent un grand intérêt aussi bien pour un nouvel arrivant dans la métropole que pour une équipe de recherche l’ayant choisie comme terrain d’observation. Leur lecture offre un gain de  temps considérable, au profit du dévelop- pement des recherches ou de l’engagement d’actions. Mais elle permet aussi de réfléchir au-delà des seuls enjeux locaux.
En effet, les auteurs savent dépasser les aspects particuliers de l’histoire locale, avec ses acteurs, ses tensions et ses ruptures,  pour les inscrire dans l’histoire nationale de chaque secteur ou des différents mouvements  impliqués. Ainsi, l’ouvrage ne se contente pas de décrire mais vise aussi, à chaque fois que c’est possible, à analyser et à problématiser les questions sous-jacentes, afin de souligner les causes et les enjeux des événements factuels rapportés. Ces diagnostics sectoriels donnent une première série de raisons, pour un lecteur non directement concerné par la région de  Grenoble, de trouver là matière à réflexion.
Les deux derniers chapitres du livre, tout en  restant très contextualisés par leurs illustrations, présentent un caractère plus transversal et ont une portée plus générale. Ainsi, le chapitre 7 s’intéresse aux politiques publiques territoriales relatives à l’ESS, et le chapitre 8 aux contributions de l’ESS au développement  territorial. Il est évident aujourd’hui que tous les élus, quelle que soit leur orientation politique, sont concernés par les relations qu’ils  sont amenés à construire avec les acteurs de l’ESS. Ces relations s’inscrivent évidemment dans un cadre national commun dont le dernier acte actuel est la loi sur l’ESS de 2014, mais leur mise en œuvre concrète demeure de la responsabilité directe des acteurs locaux.
Aucune collectivité territoriale ne peut se  permettre d’ignorer l’existence sur son territoire d’associations, d’entreprises, d’initiatives ou même seulement encore de projets s’inscrivant dans le champ de l’ESS.
L’ouvrage décrit largement, en les illustrant, les diverses contributions de l’ESS au développement des territoires et le rôle de celle-ci dans l’élaboration et l’expérimentation pratique  de réponses aux nombreux défis sociétaux actuels (transition climatique, exclusion, etc.). Bien sûr, le degré d’implication de chaque  collectivité territoriale et la représentation de l’ESS qui lui sert de matrice pour sa politique pourront être différents de ceux de la métropole grenobloise. C’est pourquoi l’ouvrage ne préconise rien en la matière. Cependant, il fournit une riche matière  analytique pour des réflexions et des interrogations transposables dans d’autres contextes territoriaux.
La conclusion de l’ouvrage est une réflexion stimulante sur l’avenir de l’ESS. Les constats sont les mêmes sur tous les territoires : « déterritorialisation » de certains acteurs historiques de l’ESS, mise en concurrence généralisée, affaiblissement des mouvements structurés, émiettement de petites initiatives locales, apparition de coopératives et d’entreprises sociales porteuses d’espérances pour la  réussite économique mais aussi de menaces pour un exercice efficace de la solidarité, etc. Face à ces défis, les auteurs montrent que l’avenir n’est pas joué mais qu’il dépend encore dans une large mesure des acteurs et des mouvements de l’ESS. Leurs capacités à  faire d’une diversité, source de divisions, une vraie richesse, d’une part, et à métamorphoser leurs innovations partielles, trop fragmentées, en une force cohérente au service de la société, d’autre part, esquissent les voies à explorer.
À partir de l’exemple grenoblois, qu’il serait intéressant de comparer sur le plan statistique, pour les différents secteurs d’activité, avec la situation observée dans d’autres métropoles, cet ouvrage propose des angles pertinents de réflexion et ouvre des pistes utiles pour mieux appréhender les réalités d’autres contextes territoriaux.

Henry Noguès