Les monnaies du lien

Jean-Michel Servet. Presses universitaires de Lyon, 2012, 455 p.

L’ouvrage est organisé autour de deux textes rédigés à plus de trente ans d’intervalle. Le premier, datant de 1981 et occupant les deux tiers du volume, propose une dissertation sur l’histoire des paléomonnaies et des fonctions monétaires. L’auteur définit et illustre les paléomonnaies comme des moyens d’alliance, de compensation ou de réparation et des instruments de prestige. « Elles servent de moyen d’échange que l’on dit ‘‘social’’ en pensant pouvoir, par ce qualitatif, les opposer aux instruments du marché et des contreparties de leurs échanges » (p. 322). Une illustration originale de cette notion correspond aux usages des fleurs dans les rencontres ou les cérémonies au sein des sociétés occidentales.

Au-delà des fonctions monétaires parfois trop rapidement appliquées aux paléomonnaies, le second texte, récent, réaffirme l’idée que ces monnaies « font [aussi] lien » dans toutes les sociétés. En effet, « [leurs] membres se pensent en relation solidaire d’interdépendance au-delà des notions de dette ou de don ». Mais si les paléomonnaies « ne paient pas et donnent forme aux relations sociales » en maintenant le lien (p. 325), les monnaies modernes, dans leur ambivalence rappelée par André Orléan et Michel Aglietta, libèrent des relations de servitude et de dépendance tout en opérant une rupture dans les relations sociales réduites à une rencontre entre offre et demande, objectivée par l’argent. Ne subsistent alors, comme l’avaient déjà souligné Marx et Engels, que le « froid intérêt » et les « dures exigences du paiement comptant » (p. 362). Mais, avec le développement des instruments monétaires, se diffuse également « un processus de codification et de normalisation dans des champs d’usage différents, hiérarchisés de façon diverse selon les sociétés » (p. 338). D’un point de vue socioéconomique, l’usage des monnaies est donc loin d’être « neutre ».

L’ouvrage, érudit par la littérature (anthropologie, ethnologie, récits de voyageurs) qu’il mobilise (cinquante pages de bibliographie), mais circonscrit à un travail documentaire, se lit agréablement par les exemples et les commentaires de l’auteur sur les formes matérielles et les usages fiduciaires des monnaies. Concernant les lecteurs de la Recma, la pertinence de l’analyse monétaire qui découle des exemples recensés appartient surtout au débat académique entre anthropologues, ethnologues et, peut-être, certains socioéconomistes. On restera néanmoins quelque peu sur sa faim quant à l’ambition annoncée de l’ouvrage de contribuer à la construction de l’économie solidaire comme une issue théorique et pratique à la crise – sujet qui n’est pas abordé dans le texte, sinon en creux, par son analyse de la monnaie.

François Doligez, Iram, université Rennes-1

Note parue dans le numéro 326 de la Recma