L’économie sociale, une alternative au capitalisme

Thierry Jeantet. Economica, 2008, 80 pages.

Dans une première partie (« Le capitalisme comme il va »), Thierry Jeantet souligne qu’en poursuivant l’accumulation du capital le capitalisme ne peut éviter de se projeter en avant, comme dans « une marche forcée » qui suscite une imagination débordante et une transformation permanente. Le capitalisme ne constitue pas un système stable : concurrence interne, OPA hostiles… Il témoigne ainsi d’une grande plasticité, il est protéiforme (p. 5).

L’auteur présente rapidement le capitalisme familial, le capitalisme technocratique, le capitalisme financier et le capitalisme capitalistique, ce dernier définissant la forme extrême du capitalisme financier. Pour accompagner cette évolution, le libéralisme issu des Lumières que le capitalisme revendique est devenu un paravent, qui permet de trouver des alliés, voire d’« enrôler des troupes ». L’auteur souligne les limites de ce qu’il nomme le « libéralinguisme ». Contre l’idée d’un « sacrosaint marché », il souligne qu’il n’y a pas un marché, mais des marchés, y compris concernant les seules actions: le marché des devises, le marché monétaire, le marché obligataire ont chacun leur propre espace et leurs systèmes de règles. Sur un tout autre plan, celui des relations des entreprises avec la société et l’environnement, les entrepreneurs, ainsi que des groupes de pression, ont lancé la RSE et des agences de notation. T. Jeantet constate que « le discours RSE se développe, mais les pratiques les plus brutales du capitalisme perdurent » (p. 22). Ces contradictions inhérentes au capitalisme poussent, partout dans le monde, une partie de la société à « rompre avec le consensus ».

Dans un deuxième chapitre (« L’économie de la société »), l’auteur présente les contours d’une « économie de la société ». La lecture de ces pages semblera familière au lecteur de la Recma dans la mesure où l’auteur présente l’économie sociale, selon une démarche historique d’abord, en mettant les principes en évidence ensuite. La combinaison de l’approche historique et de la comparaison internationale offre un panorama synthétique : libre initiative collective, démocratie, juste répartition des excédents, indivisibilité totale ou partielle des fonds propres, solidarité, promotion de l’individu, indépendance de l’Etat sont les principes clefs de cette économie. Puissante, présente dans tous les pays, l’économie sociale est cependant bridée : répandant la rumeur qui fait d’elle une économie « subventionnée », les libéraux n’ont de cesse de chercher à la briser au nom de la libre concurrence. Cette fable provient de ce que l’économie sociale est fréquemment reconnue par les Etats comme nécessaire à la société et que ceux-ci l’ont inscrite dans la constitution (comme en Italie) ou ont élaboré des outils stables qui la garantissent (comme au Brésil). Il y a de fait une proximité entre l’économie sociale et le secteur public par le souci que tous deux ont de l’intérêt général. Le tendon d’Achille de l’économie sociale est sa difficulté à se faire connaître. C’est une question à laquelle elle a peu réfléchi. « Erreur stratégique », dit l’auteur : « En ne se prononçant pas sur cette évolution idéologique du capitalisme, elle pensait rester neutre. Elle évitait soigneusement d’apparaître comme défenderesse des politiques publiques, donc de l’Etat. En étant neutre, l’économie sociale s’est neutralisée » (p. 37). Pour sortir de cette neutralité, l’économie sociale doit s’engager dans une démocratie militante et s’allier avec les syndicats, les Etats, les collectivités locales, les organisations internationales et les universités.

Dans le troisième chapitre du livre (« Une économie en avance »), T. Jeantet affirme que l’économie sociale doit bâtir une vision sociétale. Elle doit mieux identifier ses actions et ses résultats, renouveler son projet grâce à la coopération de ses acteurs, développer la propriété commune (contre la propriété divisée), définir une approche globale des richesses, rechercher l’équité entre les partenaires de l’entreprise, définir des « champs d’action civils et cognitifs » en cohérence avec son origine « civile », définir une nouvelle sociétabilité contre la « mal-croissance ». Aucune de ces avancées ne se fera sans une vision sociétale du monde. Telle est la conclusion de ce clair et bref ouvrage dont la lecture provoque à coup sûr la réflexion et l’imagination.

Il nous semble cependant qu’une difficulté subsiste. T. Jeantet souligne successivement la neutralité dans laquelle s’est réfugiée l’économie sociale, ses difficultés à se faire connaître et la nécessité de se doter d’une vision sociétale. N’y aurait-il pas un lien entre ces trois problèmes ? Ne peut-on penser qu’elle communique mal parce qu’elle n’a pas de vision sociétale et que, n’en ayant pas, elle ne prend position sur les débats sociétaux ? Si c’est le cas, on peut se demander si elle en est capable. Ce doute nimbe l’économie sociale d’un halo brumeux qui fait une partie de son intérêt : d’une part, comme le décrit le livre de T. Jeantet, l’économie sociale existe, de longue date et sur toute la planète; d’autre part, elle peine à concevoir un projet sociétal. Alternative à l’entreprise capitaliste : oui, de fait, chaque jour, les hommes et les femmes se regroupent pour agir collectivement dans le champ économique et sans viser l’accumulation du capital. Mais alternative au système capitaliste ? Ce livre donne les pistes pour penser cette alternative au futur.

Jean-François Draperi