Le kibboutz fête ses 100 ans: la fin d’un modèle coopératif?

Israël vient de fêter en octobre 2010 le centenaire du kibboutz et de demander pour 2011 son inscription au Patrimoine mondial de l’Unesco. Le kibboutz représente l’un des modèles les plus poussés de la coopération économique et est défini comme “une unité de peuplement dont les membres sont organisés en collectivité sur la base de la propriété commune des biens, préconisant le travail individuel, l’égalité entre tous et la coopération de tous les membres dans tous les domaines de la production, de la consommation et de l’éducation” (Registre des sociétés coopératives).

Origines et développement

Le premier kibboutz est fondé à Degania en octobre 1910 par des pionniers originaires de Russie. Ce modèle collectiviste était beaucoup plus poussé que celui des kolkhozes soviétiques qui devaient naître quelques décennies plus tard avec des repas pris dans une salle à manger collective et les enfants élevés dans des maisons d’enfants sans leurs parents (1). L’assemblée des membres du kibboutz se réunit régulièrement, que ce soit afin de discuter des grandes orientations ou dans l’intention de régler des problèmes particuliers (admission d’un nouveau membre…). Elle élit les représentants du kibboutz et ratifie les décisions des autres organes, le secrétariat et les comités. C’est l’instance de débat par excellence. Le secrétariat, lui, gère le kibboutz au quotidien. Il tient le rôle de l’exécutif. De leur côté, les multiples comités, à vocation économique ou bien sociale, traitent des sujets qui relèvent de leur domaine de compétence (culture, habillement…). Hormis l’idéologie, ces kibboutz remplissaient d’autres fonctions que la production agricole locale (avec le moshav (2)) telles que l’intégration de nouveaux immigrants ou la présence dans des régions reculées utiles en temps de guerre.

 Pendant les 75 années qui suivirent sa création, la population des kibboutzim s’est constamment accrue pour atteindre 125 000 personnes en 1990. Cette réussite a été marquée notamment par une étroite collaboration entre les kibboutzim et les instituts de recherche israéliens pour l’innovation (croisements d’espèces, techniques de goutte à goutte…), le développement de la polyculture, la mécanisation croissante des exploitations et la diversification vers l’industrie.

Les kibboutzim font face à trois dans les années 1990 dont les effets se font ressentir jusqu’à aujourd’hui : politique, financière et sociale.

L’arrivée du Likoud

La première difficulté qu’à eu à connaitre les kibboutzim a été l’arrivée au pouvoir du parti de droite Likoud avec le remplacement à la tête de l’Etat des travaillistes et des leaders tels que le général Moshé Dayan né au kibboutz Degania. En effet, les kibboutzim représentent un pilier du parti travailliste et la perte du pouvoir entraîna des baisses d’aides. A partir de cette date, la politique gouvernementale enleva aux fédérations leur fonction d’agents canalisant des ressources destinées à des kibboutzim individuels, privant ainsi ces derniers de l’aide des mouvements en tant que fournisseurs de ressources (financières, moyens de production et main-d’oeuvre) en retour de la loyauté idéologique de chaque kibboutz membre (3). La crise n’a fait que s’aggraver lorsqu’il y a une quinzaine d’années, le gouvernement du Likoud décida de ne plus aider financièrement les kibboutzim en difficulté.

Crise financière

Au cours des années quatre-vingt, une hyper-inflation (qui atteignit le chiffre record de 450 % en 1984) et des taux d’intérêt exorbitants provoquèrent une récession quasiment fatale pour les usines des kibboutzim, avec des incidences pour toutes les collectivités dont ces entreprises assuraient la survie. Cette hyper-inflation entraîna de graves difficultés de trésorerie pour les kibboutzim, lesquels avaient emprunté massivement pour créer des industries et modifier leurs structures internes (4). A la fin des années quatre-vingt les kibboutz ont promis à la banqueroute. L’Etat, accepta d’annuler la moitié de leur créance totale d’environ 19 milliards de shekels (3,8 milliards d’euros). Le reste a fait l’objet d’accords de rééchelonnement individuels avec les banques, sur quinze ou vingt ans pesant lourdement sur les kibboutz et leurs institutions.

Crise sociale

Le kibboutz a suivi l’évolution de la société israélienne, qui s’est embourgeoisée. S’éloignant de l’idéologie socialiste des pères fondateurs, les kibboutzim ont pris en marche le train du libéralisme économique et de la globalisation. Crée par un groupe homogène, le kibboutz est devenu au fil des années une société hétérogène : les pionniers ont veilli, ont eu des enfants, de nouveaux habitants sont arrivés, d’autres ont quitté le kibboutz, etc. (Gudefin, 2007). Au fur et à mesure, tous les aspects de la vie au kibboutz sont devenus beaucoup plus complexes, à cause de besoins, approches, attentes, désirs, et problèmes différents selon chaque membre. Le principe de l’égalité absolue entre tous les membres a fait long feu et a du faire face à une contestation générale. Les kibboutzim ont dû créer des inégalités en matière de prestations communes à l’égard de leurs membres nourriture, soins médicaux et éducation. De même, depuis les années soixante-dix, la vie au kibboutz s’est focalisée sur l’unité familiale et les parents ont obtenus que les enfants soient désormais élevés par eux et vivant ensemble sous le même toit.

La privatisation partielle

Le paysage des kibboutzim ressemble aujourd’hui à une palette d’expériences, mais deux grandes écoles se dessinent : les kibboutz shitoufi, qui sont restés traditionnels et communautaires (ils sont environ 65), et les autres, environ 200, les mitchadesh (« renouvelés »), qui se sont privatisés à des degrés divers (5). Les membres de ces kibboutzim shitoufi ne reçoivent plus tous la même somme d’argent, mais ils sont rémunérés en fonction du type de travail, les cadres étant mieux payés que les travailleurs de base. De façon générale, les membres ont désormais le droit de refuser les emplois qui leur sont proposés par le kibboutz. Ils peuvent travailler à l’extérieur et il n’existe plus de limitations au travail salarié, voire au recrutement de travailleurs étrangers. Actuellement, les membres ne représentent plus que 40 % de la main-d’oeuvre des usines des kibboutzim avec la disparition du sacro-saint système de rotation. Le kibboutz, se finance notamment grâce aux salaires de ses membres travaillant à l’extérieur, grâce à l’agriculture et également en louant terres et logements à des personnes de l’extérieur. Ainsi les kibboutzim accueillent des résidents de l’extérieur, les tochavim qui viennent vivre dans un kibboutz afin de profiter d’une qualité de vie inconnue en ville, sans être assujettis à la plupart des règles qui s’imposent aux membres du kibboutz.

Industrie et tourisme

De même que les kibboutzim s’ouvrent à des résidants non membres ils ont pour la plupart fait évolué dès les années 50 leur modèle économique basé sur l’agriculture vers un modèle basé sur l’industrie. L’industrialisation a facilité la régulation des activités économiques perturbée par la saisonnalité du travail agricole. Des usines sont donc apparues dans les kibboutzim, d’abord dans des secteurs de production relativement standardisée (papier, plastique, textile…) puis ensuite concernant des domaines à la pointe de la technologie (optique, équipement médical…). Ainsi 377 usines sont implantées dans des kibboutzim et les 11 coopératives appartenant à des kibboutzim fabriquent des produits métallurgiques, de l’électronique, des plastiques et du caoutchouc, de l’agroalimentaire, de l’optique, des cuirs et textiles, des médicaments et produits chimiques, des équipements de bureau, du matériel de construction, des jouets, bijoux et instruments de musique. Le total des ventes du secteur industriel kibboutzique a atteint 3 milliards de dollars en 2007, dont 1,1 milliard en exportations.

Le kibboutz cherche également de nouvelles voies dans le service avec le tourisme vert comme le fait déjà le monde coopératif. Le tourisme est devenu une activité complémentaire pour un grand nombre d’entre eux. En fait, les kibboutzim proposent souvent un hébergement de très bonne qualité soit dans des installations ou logements affectés à l’accueil des touristes nationaux et étrangers - sur le même principe que les chambres d’hôtes et gîtes ruraux -, soit pour certains dans une construction autonome qui peut être un hôtel à part entière avec chambres aux normes et restaurant spécifique.

Internationalisation

A l’instar des coopératives qui font de l’internationalisation une priorité stratégique pour l’avenir, les kibboutzim se développent à l’international. Les cinq principales modalités de participation au concert de la mondialisation pour les coopératives que sont l’exportation, les filiales ou participations industrielles et commerciales à l’étranger, le transfert de technologie et la franchise apparaissent aussi pour le kibboutz. Ainsi, Prigat du kibboutz Givat Haim, second producteur de jus de fruit d’Israël, détient 37 % de ce marché en Roumanie et exporte dans une quinzaine de pays (Australie, Canada, France, USA,..) pour 65,5 millions de dollars en 2006 soit 60 % du total du chiffre d’affaires. Internationaliser le processus de production pour conserver la filière compétitive peut, comme d’autres stratégies, s’avèrer être la condition de survie de la filière et donc de la finalité du kibboutz.

Un nouveau souffle

Avec 270 kibboutz en Israël et 9 % de la production industrielle nationale (soit 8 milliards de dollars) et 40 % de la production agricole (1,7 milliard de dollars en 2010), les kibboutzim sont toujours bien vivants (6). L’ouverture du mouvement au reste de la société et de la crise économique a permis d’enrayer l’hémorragie : depuis deux ans, environ 2 500 jeunes sont revenus. L’Etat et le Mouvement des kibboutzim ont encadré cette renaissance un peu anarchique favorisée par la privatisation. En 2005, une commission a fixé des critères communs à tous les kibboutzim, qu’ils soient shitoufi, mitchadesh ou urbains. Le principe de la solidarité a été réaffirmé, ainsi que la règle d’une majorité de 75 % pour le vote des décisions importantes. Nombre de kibboutz ont ajouté une garantie de retraite pour tous les membres. Ainsi, échappant de peu à sa disparition du fait de la conjonction de crises politique, financière et sociale, le modèle du kibboutz a su évoluer face aux mutations internes et externes.

Lionel BOBOT (Professeur à NEGOCIA et chercheur associé à l’INRA)

Texte paru dans le n°320 de la Recma


(1) Puderbeutel I., 2011, “Le kibboutz, un centenaire qui a beaucoup vieilli”, Actualité juive, n°1147, jeudi 6 janvier 2011.

(2) Un moshav est un type de communautés agricoles coopératives israéliennes associant plusieurs fermes individuelles (Klatzmann J., Rouach D., 1994, L’économie d’Israël, PUF).

(3) Gudefin G., 2007, Quel avenir pour les kibboutzim d’Israël ?, L’Harmattan.

(4) Klatzmann, Rouach, op.cit.

(5) Rosner, M., 2000, « Future Trends of the Kibbutz - An Assessment of Recent Changes”, The Institute For Study and Research of the Kibbutz, University of Haïfa, n°83.

(6) Teibel A., 2010, “Le kibboutz se réinvente”, Jerusalem Post, 17 novembre 2010.