Est-il possible de conquérir le cœur des Français avec le Mois de l’ESS ?

Cela fait 15 ans que le Mois de l’ESS, temps fort annuel consacré à donner de la visibilité à l’économie sociale et solidaire, se déroule pendant le mois de novembre. Projet issu d’une initiative territoriale de la CRESS PACA, il a pour objectif de rendre visible et lisible l’ESS à travers la mise en valeur des initiatives ancrées localement.

Partir d’initiatives territoriales pour sensibiliser le grand public à l’ESS
Par un travail de référencement d’événements sur une plateforme numérique commune, lemois-ess.org, le Mois de l’ESS fonctionne  comme un festival d’initiatives portées par les acteurs de l’ESS sur l’ensemble du territoire français, en Métropole et en Outre-mer. C’est l’occasion pour les acteurs de l’ESS d’organiser des initiatives ouvertes au grand public, tournées vers les citoyens curieux de connaître les diverses réalisations des structures de l’ESS présentes sur leurs territoires. Les événements référencés sur la plateforme prennent une grande variété de formes : conférences-débats, collectes solidaires, formations, rencontres d’affaires, etc. Ils ambitionnent de s’adresser à de nombreux publics différents : grand public, professionnels, étudiants, collectivités territoriales, etc. Les thématiques traitées témoignent de la diversité des sujets investis par l’ESS :  insertion professionnelle, égalité femmes-hommes, économie circulaire, action sociale, inclusion, culture…
Le Mois de l’ESS permet aux citoyens de découvrir les belles histoires de l’ESS, les solutions apportées à des problématiques souvent partagées à l’échelle territoriale. C’est en ce sens qu’ESS France met en valeur des « initiatives remarquables » via des prix remis à la fois à l’échelle régionale et nationale sur deux grands angles, l’utilité sociale et la transition écologique. Les lauréats constituent ainsi des ambassadeurs du Mois de l’ESS et de sa traduction concrète à l’échelle des territoires.
L’animation du Mois de l’ESS est assurée par les Chambres régionales de l’ESS qui lui garantissent une couverture territoriale assez large puisqu’elles sont présentes à l’échelle de l’ensemble des régions et notamment dans les Outre-mer comme en Guyane ou à Mayotte. La décentralisation du lien aux acteurs confère  aux CRESS à la fois un rôle de promotion du dispositif, mais aussi demobilisation par la coopération événementielle territoriale.
En 2022, ce sont 340 000 personnes qui étaient attendues à l’occasion de 1 830 événements organisés par près de 700 organisations et entreprises de l’ESS dans les territoires, faisant du Mois de l’ESS la plus grande initiative de promotion et de sensibilisation de l’ESS auprès du grand public. Cette dynamique s’illustre année après année  par un renouvèlement des événements et une augmentation de leur nombre. Véritable illustration de la mosaïque que constitue l’ESS, le Mois peine parfois à transmettre la cohérence des initiatives et à devenir un temps de mobilisation de l’opinion.

Faire du Mois une campagne de conviction de l’opinion sur les enjeux portés par l’ESS
Forte de plus de 247 occurrences dans la presse quotidienne régionale en 2022, le Mois de l’ESS contribue à faire de l’ESS une actualité relayée par le monde des médias, tant sur format papier qu’audiovisuel ou numérique. Pour autant, il ne bénéficie que très peu d’un portage médiatique à portée nationale (quotidiens nationaux, audiovisuel public, etc.) et ne parvient pas à toucher les principaux créneaux de grande écoute. Le dernier rapport de l’association Reporters d’Espoirs décrit bien la difficulté du traitement médiatique de l’ESS qui reste souvent limité à une addition de belles histoires sans jamais tirer la cohérence de ces initiatives derrière la bannière d’ESS.
Cela est renforcé par le fait que, par nature, l’ESS concerne tous les secteurs d’activités, et traite de l’ensemble des transitions qu’il est difficile de résumer dans une thématique unique qui risquerait d’exclure une partie des acteurs. Le Mois de l’ESS trouve donc sa  cohérence par le fait d’illustrer la diversité des acteurs et de leurs activités, et dont le point commun est leur appartenance à cette forme d’économie qui met au cœur de ses valeurs le partage du pouvoir et de la richesse.
L’édition 2022 a ainsi cherché à faire du Mois de l’ESS un porte-voix de sujets de réflexion communs à l’ensemble des structures tout en apportant du contenu permettant de créer de l’actualité pour la presse nationale. En faisant de la Responsabilité Territoriale des Entreprises (RTE) le fil rouge de cette édition, l’objectif était de démontrer tant l’ancrage local de l’ESS que la manière dont elle peut répondre aux enjeux des citoyens, et que cela constitue un socle indispensable pour penser le modèle de l’entreprise de demain.
Celle-ci ne doit pas simplement s’intéresser à son résultat économique, mais doit embrasser une vision plus large de la performance, qui pourrait contribuer à transformer notre modèle économique, actuellement insoutenable socialement et écologiquement et trop sensible aux tensions sur les chaînes de valeur internationales. Il ne s’agissait pas de traduire un entre-soi sur un concept porté dans le périmètre de l’ESS, mais au contraire montrer comment le savoir-faire des entreprises de l’ESS pouvait contribuer à une réflexion plus générale sur l’économie. Un sondage réalisé par Harris interactive pour ESS France, interrogeant un échantillon de 1 002 personnes représentatif des Françaises et Français âgés de 18 ans et plus, est ainsi venu questionner  les attentes des Français envers les entreprises en matière de responsabilité territoriale, ainsi que leur perception de l’engagement des entreprises dans ce domaine.
Cette initiative a permis de mettre en lumière la réponse que constitue l’ESS aux attentes des Français et a été relayée dans plusieurs grands médias nationaux (l’Obs, Alternatives Économiques, France 3, etc.). Malgré l’énergie immense déployée pour promouvoir l’ESS, force est de constater qu’alors même que  l’ESS rythme la vie quotidienne des Français et Françaises, peu d’individus en ont véritablement conscience. Le Mois de l’ESS réussit néanmoins le pari de mobiliser autour d’une bannière identique de nombreux acteurs de l’ESS et initie ainsi un mouvement dans la défense et l’incarnation d’une identité commune.

Le Mois, un patrimoine commun
La grande mobilisation des acteurs dans les territoires, et en premier lieu celle des CRESS qui pilotent le Mois et les Prix de l’ESS,  explique la notoriété de ces initiatives, qui sont ensuite structurées à l’échelle nationale, depuis 2020, par ESS France. La reprise de l’animation du Mois de l’ESS par la Chambre Française de l’ESS a permis de mieux intégrer le Mois dans le périmètre desdiscussions communes à la représentation de l’ensemble des mouvements qui la composent. Ces trois dernières années, et particulièrement en 2022, le Mois a gagné en influence, devenant de plus en plus présent dans l’identité portée par les différents grands comptes de l’ESS,  grandes mutuelles, banques coopératives, et faisant directement partie de leur image de marque. Il est intéressant de souligner  que l’appartenance à l’ESS dépasse de plus en plus souvent le seul portage de la pratique des relations institutionnelles pour gagner progressivement la communication corporative, et le positionnement économique. Cela permet à l’ESS d’incarner un mode d’entreprendre ancré dans la réalité de la vie économique et d’être en mesure de proposer des options à chaque citoyen. Le Mois de l’ESS est l’occasion de rappeler la place de cette forme d’économie dans le  portage des politiques publiques. Les deux dernières années, il a donné l’occasion aux Premiers ministres, Elisabeth Borne, Jean Castex, ainsi qu’à des ministres de prendre la parole par des vidéos dédiées à l’événement, rappelant ainsi l’engagement et lesoutien des pouvoirs publics à ces initiatives. Au-delà d’initiatives prises par les ministres en charge de l’ESS, la couverture et la prise en compte des enjeux de l’ESS dans les politiques publiques restent mineures. Alors que la crise sanitaire et sociale a montré « des envies de faire autrement », et que l’ESS offre un des espaces d’engagement et d’emploi, notamment pour les jeunes, le Mois de l’ESS ne permet pas de positionner le développement  de l’ESS au cœur de l’agenda politique du mois de novembre, ou même d’en faire un sujet porté plus clairement dans les débats budgétaires (PLF).

Faire évoluer le Mois et trouver un nouveau souffle ?
Comment rénover un tel dispositif, qui réalise le tour de force d’allier une appropriation décentralisée par les acteurs des territoires, tout en étant structurée de manière centralisée à l’échelle nationale ? Comment lui redonner du souffle, alors que les structures animant le Mois de l’ESS à niveau intermédiaire, à l’échelle régionale, témoignent d’une certaine lassitude alors que 15 éditions se sont écoulées ? Comment permettre au Mois de l’ESS de réaliser la totalité de son ambition  de sensibilisation du grand public ? À l’heure où les équipes organisatrices entament la séquence bilancielle du Mois, ESS France diffuse un questionnaire à destination des organisateurs d’événements et des participants pour obtenir des retours qualitatifs, quantitatifs mais aussi propositionnels. Pour continuer de progresser, il faudra trouver la façon d’engager le Mois de l’ESS dans une véritable campagne de conviction de l’opinion sans oublier, ou pire dévaloriser, la dimension territoriale.  Le rendez-vous est pris, et le mois de novembre largement identifié, mais l’ESS devra également se doter de temps de valorisation les onze autres mois de l’année pour assumer pleinement sa diffusion et sa capacité à constituer une alternative crédible en mesure de changer en profondeur notre économie.

Jérôme Saddier
Président d'ESS France et de l'Avise