Aux origines du mouvement mutualiste en Deux-Sèvres. La société philanthropique de Niort (1816-1970). Une aventure humaine, solidaire et mutualiste

Armelle Dutruc, La Geste, 2020, 341 pages.

Niort, capitale deux-sévrienne, doit sa notoriété et sa prospérité à la présence de grandes mutuelles assurances (Maif, Macif, Maaf). Or celles-ci s’inscrivent dans une tradition mutualiste solidement établie dès le début du XIX e siècle. En témoigne cette publication soignée et richement illustrée, que nous livre Armelle Dutruc, chargée d’études documentaires aux Archives départementales des Deux-Sèvres et écrivaine, à partir du dépouillement d’un fonds d’archives unique de 34 mètres linéaires.
Organisé en deux parties égales, l’une monographique et l’autre méthodologique, l’ouvrage peut tout à la fois passionner les  lecteurs simplement curieux d’histoire sociale et locale, et guider le cheminement des chercheurs dans les fonds mutualistes souvent très fournis des centres d’archives départementales.
La première partie relate plus d’un siècle et demi d’existence de la première société de secours mutuels du département des Deux-Sèvres, et l’une des plus anciennes de France, la Société philanthropique de Niort. Issue d’un groupe d’entraide informel fondé en 1816 par un ouvrier cloutier, ancien soldat des campagnes napoléoniennes, cette société est officiellement constituée en 1836, seize ans avant que Louis-Napoléon Bonaparte ne donne un cadre légal à la Mutualité  (décret de 1852). Elle réunit alors 78 membres participants, auxquels elle assure une assurance-maladie et la prise en charge des frais d’obsèques. Parmi eux, se trouvent de nombreux ouvriers tanneurs et chamoiseurs plongés dans la misère par le déclin de l’industrie niortaise de la peau. Sans doute parce qu’elle est exactement ce qu’elle prétend être – une association de prévoyance solidaire entre travailleurs, et non une société de résistance – la société philanthropique obtient précocement l’adoubement du maire de Niort et du ministre de l’Intérieur. Elle bénéficie aussi du soutien financier des notables locaux devenus membres honoraires, au point de pouvoir ouvrir un compte à la Caisse d’Epargne fondée en 1834. Fruit d’une initiative populaire, la société bascule ainsi dans le moule mutualiste « patronné » élaboré par le Second Empire, mais avec cette particularité d’être présidé par une personnalité qui, malgré ses convictions républicaines, ne perd pas son entregent sous le gouvernement impérial : Henri Giraud, élu maire de Niort en 1848, puis nommé président du Tribunal civil en 1864. Cette même année, la société est approuvée. Elle rassemble rapidement plus de 1100 adhérents, ce qui dénote encore une grande tolérance officielle à son égard, puisque le décret de 1852 limite à 500 le nombre d’adhérents pour une société de secours mutuels. La Société Philanthropique se distingue également par l’admission pionnière des femmes comme ayants-droits dès 1856 et des femmes célibataires et veuves comme membres participants à partir de 1872. Au-delà des prestations mutualistes classiques, la société a très tôt mis en œuvre une conception extensive de la santé. Dès le milieu du XIX e siècle, les adhérents ont accès aux bains publics, au thermalisme et aux bains de mer. Les diverses initiatives lancées sous la présidence d’Henri Giraud (fourneau économique, boulangerie, bibliothèque…) montrent que l’analyse historique des structures d’économie sociale ne doit pas négliger le rôle des individus volontaires dans la dynamique collective.
Au XX e siècle, la Société Philanthropique, et plus généralement l’ensemble du mouvement mutualiste sévrien, accompagnent activement l’investissement progressif de l’Etat dans le domaine de la protection sociale. Elle figure parmi les membres de la Fédération mutualiste du département des Deux-Sèvres, fondée en 1929 pour faciliter la coordination des mutuelles avec le dispositif des Assurances sociales. De même, l’adaptation de la mutualité sévrienne à la Sécurité sociale se déroule sans les réticences des dirigeants qui se manifestent sur d’autres territoires. En 1970, la Société philanthropique de Niort rejoint, avec plusieurs autres mutuelles, la Société de secours mutuels interprofessionnelle des Deux Sèvres (SMIP).
Un ensemble d’annexes vient illustrer le récit de cette aventure mutualiste longue de 154 ans, et apporter des compléments sur la chronologie du mouvement mutualiste en France et dans le département des Deux-Sèvres. L’auteure évite ainsi l’écueil d’une monographie isolée et non contextualisée.
Armelle Dutruc consacre une partie de l’ouvrage à la présentation du répertoire méthodique du fonds qu’elle a elle-même classé dans la série J. Cette série dédiée aux documents privés entrés « par voie extraordinaire » (dons ou legs) dans le cadre de classement traditionnel des Archives départementales, accueille notamment les fonds légués par les mutuelles. La présentation détaillée d’un fonds exemplaire comme celui de la Société philanthropique de Niort, ainsi que celle des « sources complémentaires », constitue un instrument de recherche éloquent quant au type d’archives sur lesquelles peut se fonder l’étude historique d’une organisation mutualiste. Enfin, l’ouvrage est émaillé de nombreuses photographies de documents ou d’objets qui ajoutent au plaisir de sa consultation.

Patricia Toucas-Truyen