Notes de lecture

Organisations et sociétés paysannes: une lecture par la réciprocité

Eric Sabourin. Editions Quae, Versailles, 2012, 262 p.

Cet ouvrage propose une analyse des relations de réciprocité et de leur importance dans les communautés et les organisations d’agriculteurs. Il repose à la fois sur un travail de revue des théories et sur de nombreuses observations de terrain que l’auteur a menées sur quatre continents : Afrique (Angola, Guinée-Bissau), Europe (région Poitou-Charentes), Amérique latine (Bolivie, Brésil, Equateur, Pérou) et Océanie (Nouvelle- Calédonie). Le livre constitue un argument solide contre la généralisation et la « naturalisation » du principe de l’échange que de nombreuses analyses économiques comme sociologiques incorporent sans discernement, tout en s’intéressant aux interactions entre les deux types de relation – échange et réciprocité – et ce qu’il est possible d’en extrapoler en matière d’organisation sociale et de régulation, des marchés notamment.

L’université populaire Quart Monde: la construction du savoir émancipatoire

Geneviève Defraigne Tardieu. Presses universitaires de Paris Ouest, 2012.

Le titre de l’ouvrage (publication issue d’une thèse de doctorat soutenue sous la direction de René Barbier, prix de thèse René Rémond, 2011) met d’emblée en question l’affirmation, généralement considérée comme évidente, selon laquelle le savoir serait par nature émancipatoire. Les personnes connaissant la grande pauvreté tiennent la place centrale de l’Université populaire Quart Monde. «Tant que le pauvre n’est pas écouté, que les responsables de l’organisation de la cité ne s’instruisent pas de lui et de son monde, les mesures prises pour lui ne seront que des gestes par à-coups, répondant à des exigences superficielles et d’opportunité» (Wresinski J., cité p. 20). La réflexion et les apports théoriques de Wresinski émergent de la vie partagée et de la réflexion avec des personnes très démunies et des actions conduites avec elles au sein du Mouvement international ATD Quart Monde. Fondée en 1972, l’Université populaire Quart Monde est l’une de ces actions. Elle est actuellement active dans neuf régions françaises, en Belgique, en Suisse, aux Pays-Bas, en Espagne et au Canada, ainsi que sous des formes différentes, mais proches, en Grande-Bretagne, en Allemagne, au Guatemala, au Pérou, en Mexique, en Bolivie, aux Philippines, au Burkina Faso et au Sénégal, et elle le sera bientôt au Luxembourg et en Pologne.

Economie fraternelle et finance éthique: l’expérience de La Nef

Nathalie Calmé. Ed. Yves Michel, 2012, 304 pages.

Peu d’ouvrages se sont penchés jusqu’à présent sur l’expérience de La Nef, et c’est un des premiers mérites de l’ouvrage de Nathalie Calmé que de proposer une sorte de monographie de cette initiative atypique, lancée en 1978 par Jean-Pierre Bideau et Henri Nouyrit. A partir du modèle et sous l’impulsion de la banque alternative allemande GLS, l’objectif des deux hommes est de mettre en relation des porteurs de projet ayant des besoins financiers auxquels ne répond pas le secteur bancaire avec des personnes qui disposent de liquidités et souhaitent les utiliser pour soutenir des projets respectueux de certaines valeurs fondamentales et orientés dans certains domaines. Il s’agit en quelque sorte de créer « la banque de la dernière chance » pour soutenir ou permettre la concrétisation de projets que le système ignore.

La République coopérative

Jean-François Draperi. Larcier, 2012, 327 pages.

2012, décrétée par l’ONU Année internationale des coopératives, vient de se clore, laissant place à une décennie de croissance coopérative. Nous nous sommes réjouis qu’aujourd’hui un milliard d’hommes participent à une coopérative. Certes, on juge un arbre à ses fruits, mais au-delà de la quantité il importe d’analyser les racines de cet arbre aussi méconnu du grand public qu’il est prolifique par son extension géographique et par les branches de l’activité humaine concernées. Pour honorer cette année exceptionnelle dans l’histoire du mouvement coopératif, Jean- François Draperi nous a fait cadeau d’une somme. Connaissant l’importance que ce dernier accorde à la démarche de recherche-action et eu égard à son statut de rédacteur en chef de la Recma, il m’est apparu logique qu’un praticien de l’action coopérative (1) fasse l’analyse de cet ouvrage qui fera référence dans le secteur coopératif, mais aussi pour l’économie sociale.

Agir à tout prix? Négociations humanitaires: l’expérience de Médecins sans frontières

Magone C., Neuman M., Weissman F. La Découverte, Paris, 2012, 256 pages.

Cet ouvrage, rédigé à l’occasion du quarantième anniversaire de l’association Médecins sans frontières (MSF), s’avère particulièrement intéressant à trois niveaux : deux à découvrir au fil de sa lecture et un qui fera défaut aux lecteurs de la Recma.

Consommateurs engagés à la Belle Epoque : la Ligue sociale d’acheteurs

Marie-Emmanuelle Chessel. Presses de Sciences-Po, Paris, 2012, 344 pages.

Marie-Emmanuelle Chessel, chercheuse à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et historienne de la consommation et de la publicité, sort de l’oubli une organisation du début du xxe siècle qui fait écho à des thématiques très actuelles, comme le commerce équitable, sans que l’on puisse pour autant y déceler une filiation directe. L’angle choisi est de souligner la place des personnalités, leurs parcours et leurs réseaux en utilisant des archives publiques et des archives de descendants.

La Prolétarienne, l’Union, La Ménagère... Les coopératives ouvrières de consommation dans la Basse-Loire (1880-1980)

Robert Gautier. Nantes, Editions du Centre d’histoire du travail, 2012, 176 p.

Les travaux portant sur l’histoire de la coopération, qu’elle soit de consommation ou de production, sont rares. En dépit d’une production éditoriale impressionnante, l’histoire de certaines composantes du mouvement social, et en particulier le mouvement coopératif, reste largement à écrire. Alors que celle de la mutualité commence à intéresser les historiens depuis trois décennies, l’histoire de la coopération depuis la Grande Guerre est encore fort mal connue. Une lacune d’autant plus étonnante que ce mouvement occupe une place considérable dans la vie politique et sociale de notre pays depuis deux siècles. Mais il faut également se féliciter de la publication de cet ouvrage, fruit d’une thèse, pour sa qualité : il offre un tableau remarquable de la coopération de consommation durant un siècle dans la Basse-Loire, région où elle fut forte.

Les monnaies du lien

Jean-Michel Servet. Presses universitaires de Lyon, 2012, 455 p.

L’ouvrage est organisé autour de deux textes rédigés à plus de trente ans d’intervalle. Le premier, datant de 1981 et occupant les deux tiers du volume, propose une dissertation sur l’histoire des paléomonnaies et des fonctions monétaires. L’auteur définit et illustre les paléomonnaies comme des moyens d’alliance, de compensation ou de réparation et des instruments de prestige. « Elles servent de moyen d’échange que l’on dit ‘‘social’’ en pensant pouvoir, par ce qualitatif, les opposer aux instruments du marché et des contreparties de leurs échanges » (p. 322). Une illustration originale de cette notion correspond aux usages des fleurs dans les rencontres ou les cérémonies au sein des sociétés occidentales.

Du souffle pour une société en panne : les associations en France

Jean Bastide. Juris Associations, hors série, 2011, 176 pages.

Jean Bastide, président actuel de France Bénévolat après plus de quarante ans d’engagement associatif, signe avec Du souffle pour une société en panne un ouvrage essentiel pour les historiens qui écrivent ou écriront l’histoire encore balbutiante des associations françaises au XXe siècle. Cet ouvrage donne de la chair aux froides statistiques qui montrent la constante progression du mouvement associatif, contrastant avec l’affaiblissement progressif des autres mouvements sociaux, qu’ils soient politiques, syndicaux ou religieux. Il fait revivre les grandes figures qui l’ont animé et que Jean Bastide a côtoyées : François Bloch-Lainé, Michel Rocard, Henri Théry, Frédéric Pascal, entre autres. L’auteur, en effet, a été partie prenante de toutes les expériences de regroupement du milieu associatif qui ont marqué la fin du dernier siècle et le début de celui-ci : Fonda, Comité de la Charte, Union nationale interfédérale des oeuvres et organismes privés sanitaires et sociaux (Uniopss), Conseil national de la vie associative, Conférence permanente des coordinations associatives, et il a représenté les associations au Conseil économique et social quand elles ne disposaient que de la portion congrue. Cependant, ce livre n’est pas purement narratif ou descriptif, car Jean Bastide a lu, médité et mis en perspective à peu près tous les écrits sur les associations en France, tant théoriques qu’empiriques.

Le socialisme gourmand : le Bien-vivre, un nouveau projet politique

Paul Ariès. Paris, La Découverte, coll. "Les empêcheurs de penser en rond", 2012, 224 p.

"Ce livre est à la fois celui d’une défaite assumée et d’un immense espoir", ainsi s’ouvre le dernier livre, petit mais très riche, de Paul Ariès. Echecs des "socialismes réels", ceux de la "grisaille" de la "gauche sacrificielle" et des milieux de la décroissance, qui ne peut être "qu’anticapitaliste et antiétatiste" (p. 9) ; "espoir" de "recréer du collectif, de faire sécession d’avec le capitalisme […] afin de recréer un autre réel, multiplier les expérimentations sociales, réaliser ici et maintenant des petits bouts de socialisme" (p. 13) par le "syndicalisme à bases multiples, le socialisme municipal, le mouvement coopératif" et plus largement l’économie sociale et solidaire. Parmi les nombreux "gros mots de l’émancipation" qui se réinventent dans les mouvements altermondialistes, l’auteur a préféré le "mot-obus" de "socialisme gourmand" et du "bien-vivre", "pour en finir avec une "gauche" qui gère loyalement les affaires du capital tandis qu’une autre s’épuise à marcher dans les rues et à faire grève" (p. 27). La référence aux mouvements amérindiens (Equateur, Bolivie…), ce "socialisme populaire" ou "socialisme du commun", est largement explicitée, mais Paul Ariès consacre également de belles pages au mouvement coopératif, aussi bien renseignées que stimulantes.