Retour sur le séminaire « Histoire de la coopération : expériences et pratiques »

Les trois journées sur l’histoire de la coopération organisées par le Centre Georges-Chevrier de l’Université de Bourgogne les 19 octobre 2017 (« Travailler en coopérative »), 8 février 2018 (« Échec et pérennisation des expériences coopératives ») et 15 novembre 2018 (« Coopératives et modernisation ») ont tenu toutes leurs promesses. Leur ambition était de décaler le regard pour privilégier une approche sociale, voire anthropologique, de la coopération, en insistant sur les pratiques des acteurs plutôt que sur l’histoire des institutions. Les participants se sont réjouis de l’intérêt actuel pour l’histoire de l’économie sociale et ont salué la volonté de sortir des idées reçues et des références convenues.

Une approche socio-anthropologique de la coopération
Les organisateurs, quant à eux, se sont félicités de la diversité des points de vue que ces journées ont permis de réunir. Les contributions ont en effet porté sur des coopératives de consommation (Anaïs Bovet et Alain Mélo sur la France de l’après-guerre par exemple), des organisations agricoles (notamment lors de la dernière journée portant sur la modernisation, avec Luciano Maffi et les cantine sociali de Lombardie et du Piémont), des coopératives ouvrières de production (des ouvriers du peigne en Ariège au début du XX e siècle, avec Bruno Evans, aux activités récentes des Fralib dans la région de Marseille, avec Olivier Lemort) ou encore des institutions éducatives, avec la contribution d’Olivier Chaïbi sur la coopération à l’école en France depuis les années 1930.
En dehors de la France et de l’Italie, les communications ont ouvert d’autres horizons. Ainsi, à propos de l’URSS, Anna Safronova a exposé les conséquences de la Révolution bolchevique de 1917 et de la Nouvelle Politique économique (NEP, système économique établi par Lénine en mars 1921) sur les coopératives, tandis que Mo Moulton a dépeint les liens entre coopératives et administration coloniale puis postcoloniale dans l’Empire britannique. La question des sources de l’histoire des coopératives a été abondamment discutée. Si les archives ne manquent pas pour étudier la complexité des relations quotidiennes dans les coopératives les plus importantes (le Vooruit de Gand, étudié par Geert Van Goethem, l’Union de Lille, présentée par le collectif Samson, ou la Fraternelle de Saint-Claude), ces journées ont prouvé qu’il n’était pas impossible d’étudier sous cet angle des sociétés plus éphémères, de moindre ampleur ou notoriété, en France comme ailleurs, du XIX e siècle à nos jours.

Les grandeurs et les limites d’un modèle
Les contributions ont pu illustrer, grâce à des études empiriques, la plasticité du modèle et son caractère souvent peu vertueux. Dans la plupart des coopératives étudiées, la démocratie interne apparaît peu effective, s’effritant avec le temps ou la croissance de l’entreprise et son inscription graduelle dans les logiques du marché. À ce titre, l’évolution des communautés de travail de type Boimondau (« Boîtiers de montres du Dauphiné »), présentées par Timothée Duverger, est révélatrice. Créées à Bordeaux à la Libération, nourries d’un fort idéal de régénération politique et sociale à la croisée du communisme et du christianisme, elles connaissent, le temps passant, une « normalisation » qui contribue à atténuer considérablement leur vitalité démocratique initiale et à les transformer en entreprises plus « ordinaires ». L’utopie initiale a du mal à résister au temps.

À toute époque et en tous lieux, dès le moment owénien ou rochdalien étudié par Ophélie Siméon, le pouvoir tend à se concentrer entre les mains d’un petit groupe militant cristallisé autour d’une figure charismatique (Henri Samson à Lille, Henri Ponard à Saint-Claude), d’un groupe de cadres ou de techniciens (dans les fonderies étudiées par Bruno Prati), de l’élite du métier (les journalistes des Scop de presse étudiées par Nils Solari) ou de sociétaires formés aux pratiques de gestion (les dirigeants de la coopérative diamantaire Adamas présentée par Thomas Figarol), jusqu’à ce que le pouvoir réel échappe à l’assemblée des sociétaires pour être confié à une technostructure parfois proche de celles du secteur privé. Cette logique de concentration du pouvoir peut donner lieu à des dérives « capitalistes », comme celle du syndicaliste cherbourgeois Alexandre Burnouf racontée par Nicolas Vabre. On comprendra que, dans ces conditions, ces communautés ne soient qu’exceptionnellement l’occasion de faire société, sauf peut-être dans les coopératives socialistes du début du XX e siècle, et sans que disparaissent pour autant les logiques hiérarchiques.
La coopérative peut tout de même se traduire, pour les sociétaires, par une moindre pression au travail et des possibilités de promotion lorsqu’ils participent au processus productif, comme l’a montré Anna Pellegrino dans sa contribution sur la place des femmes dans les coopératives de consommation italiennes.

Cependant, ces structures ne sont pas toujours un lieu d’émancipation pour leurs salariés. De l’autre côté de l’Atlantique, Alexia Blin a pu observer combien l’impensé du travail dans les institutions comme dans les pratiques des coopérateurs du Wisconsin a pu nourrir les tensions entre les coopérateurs et les salariés, du fait de la persistance de puissants rapports de domination. Dans ces coopératives, les salaires ne sont pas plus élevés, les horaires moins importants et les attentes moins nombreuses que dans les entreprises privées, bien au contraire. Les efforts et les sacrifices demandés aux salariés le sont souvent au nom du dévouement à la cause et de la nécessité de défendre un modèle, un phénomène renforcé par le recrutement endogame (familial ou communautaire) du personnel et une très forte intériorisation des contraintes.

Coopératives et modernisation
La pérennité ou l’échec des coopératives s’expliquent par de nombreux facteurs, notamment, comme l’a montré Peter Gurney à propos des coopératives de consommation britanniques de l’entre-deux-guerres, la résolution et la puissance de leurs ennemis (dans ce cas, la presse capitaliste). Mais ces entreprises, qui se veulent alternatives, doivent également faire face à des processus de modernisation industrielle, commerciale et financière auxquels elles sont plus ou moins en mesure de répondre. Les coopératives d’affermage italiennes présentées par Niccolò Mignemi ont été des lieux à la fois de préservation des savoir-faire, d’éducation des sociétaires et de mise en œuvre de solidarités qui leur ont permis d’affronter, parfois en position d’avant-garde, les mutations du secteur agricole. De son côté, la Fraternelle de Saint-Claude, fondée en 1881, après avoir prospéré entre les deux guerres en soutenant la concurrence des magasins succursalistes, a raté le tournant du supermarché des années 1960-1970 en partie en raison du vieillissement des dirigeants, alors que le contexte commercial devenait de plus en plus agressif et qu’on assistait à un changement de société radical. Sur le plan technique, les coopératives sont rarement rétives à la mécanisation et, dès qu’elles le peuvent, elles s’équipent, sans doute pour des raisons de productivité, mais aussi, dans le contexte d’exaltation du progrès, pour améliorer les conditions de travail dans les métiers difficiles, comme l’a montré François Jarrige dans son étude sur la boulangerie. En somme, si les coopératives ne sont pas le signe d’un refus de la modernisation, elles ont rarement été le vecteur d’une modernité alternative. Elles se sont plutôt avérées être des instruments paradoxaux d’acclimatation aux évolutions à l’œuvre en proposant des formes de négociation et des espaces pour atténuer les conséquences les plus perturbatrices du capitalisme industriel.

Alexia Blin, Stéphane Gacon, François Jarrige, Xavier Vigna