Nouveaux défis, nouvel intérêt : les jeunes retrouvent les coopératives

Du 13 au 15 juillet se tenait à Athènes la conférence annuelle du comité de recherche de l’Alliance Coopérative Internationale (ACI) sous le titre de « Rethinking co-operatives : From local to global and from the past to the future ». La joie de se retrouver en chair et en os pour la première fois en trois ans, la situation sanitaire le permettant enfin, marquait cette édition des dites conférences. L’hospitalité des hôtes grecs redoublait la joie. Certes, joie et hospitalité ne font pas une conférence scientifique de qualité, quoique… In fine, ce sont les provocations des conférenciers, les ajouts que l’une ou l’autre des contributions peut apporter à l’infinie chaîne de solidarité entre les chercheurs, et/ou les non-dits et/ou les indicibles ressentis qui le font ; parfois un thème qui sous-tend tous les autres.
Les conférences et les contributions sont accessibles dans leur intégralité sur Internet (https://ica-ccr-athens.gr). Par la suite, je traiterai du thème qui, à mon avis, sous-tendait la conférence. S’il est vrai que les défis des coopératives agricoles en Grèce occupaient le devant de la scène – un hommage des organisateurs au pays-hôte – ce furent les conséquences de la digitalisation qui préoccupèrent les esprits, bien au-delà des orateurs qui en traitaient expressément dans leurs contributions. Dans ce contexte, la présence d’un nombre élevé de jeunes chercheurs, en comparaison avec celui des éditions antérieures de ce type de conférence, ne peut pas être qualifiée de pur hasard.
La digitalisation des données et la possibilité de transférer ces données quasi instantanément à travers la Terre – et bien au-delà – nous libèrent des contraintes de l’espace et du temps. Mais : en partie seulement et en mettant en question les évolutions du social conditionnées par le temps et l’espace ! En effet, le vivant reste soumis aux conditions de l’espace et du temps, tandis que le social (le politique, l’économique, les relations sociales au-delà des relations primaires, etc.) n’y est pas soumis. D’où trois défis majeurs, liés les uns aux autres. Le premier : pour que le développement soit durable, les nouvelles approches du social doivent respecter le vivant. Le vivant et le social sont consubstantiels et désormais ils sont perçus et vécus comme tels. Nos disciplines scientifiques n’y sont pas préparées et, par conséquent, ne nous y préparent pas. Le deuxième défi : récupérer la souveraineté sur ses propres données que des entités insaisissables et non-identifiables, mais omniprésentes dans nos logiciels, ainsi que dans tout appareil que nous continuons à qualifier d’électrique, captent, transforment et renvoient comme algorithmes dans les processus économiques où ils reprennent la relève des moyens de production classiques. Cela sera difficile, mais peut-être possible, comme le démontrent quelques initiatives, si nous repensons l’État. En tout cas, cela sera indispensable, car sans cette souveraineté, l’hétéronomie des algorithmes prendra la place de notre autonomie et nous serons incapables de lever le troisième défi, à savoir adapter la caractéristique principale et distinctive des coopératives, la participation démocratique, aux circonstances qu’offre la digitalisation. Cette participation est en même temps un des mécanismes régénérateurs de justice social, l’aspect central du développement durable. S’assurer de la possibilité de cette participation est d’autant plus complexe que les facteurs de la globalisation intègrent de plus en plus les entre- prises de tout type dans des chaînes de valeur (cdv) globales, et ces dernières ont tendance à se dissoudre en réseaux d’acteurs éphémères. Qui plus est : la structure juridique des maillons de ces chaînes de valeur et des acteurs des réseaux varie, à chacun d’eux s’applique un droit national et/ou régional souvent différent, mais aucun droit ne régit la chaîne de valeur ou le réseau dans sa totalité.
Et les jeunes (chercheurs) dans tout cela ? Est-ce qu’ils sont en train de retrouver les coopératives ? Ma réponse est spéculative. Ils vivent l’ère de la digitalisation ; ils ne s’organisent plus collectivement, mais ils interagissent « connectivement ». Comme le font les coopérateurs, ils s’intéressent non seulement aux résultats de leurs actions, mais également à la façon d’y arriver. Ils refusent de plus en plus de croire que les richesses créées par les activités économiques peuvent être distribuées de manière équitable selon des formules algorithmées et chiffrées, comme si celles-ci étaient la transcription fiable de nos besoins.
Le titre de la conférence nous interpelle – interpelle les jeunes surtout car il s’agit d’une transformation radicale – et nous appelle à réoccuper l’espace entre le « local » vécu et la condition du «  global ». Ce que nous devons à la jeune génération, c’est une éducation et une formation réalistes à tous les niveaux. Elles seront réalistes si elles prennent acte de la nouvelle conditionnalité  qu’est la globalisation, de la réalité de ce type d’entreprises que sont les coopératives et de la valeur de l’idée même de coopérative pour cette transformation radicale. Si la jeune génération n’a pas les moyens de gérer cette transformation, elle lui sera imposée.

Hagen Henrÿ, Université d’Helsinki