Les courants de pensée qui ont irrigué l’ESS à Grenoble et à Lyon : journée d’études et conférence à Lyon

Dans le cadre du centenaire de la Recma, les deux chaires ESS - de Lyon 2 et de Sciences Po Grenoble - avec le soutien de l’Institut d’études politiques de Lyon, ont organisé une journée dédiée aux courants de pensée ayant accompagné l’essor de l’ESS sur ces deux villes. En effet, les pensées sociales de Fourier, Proudhon, Le Play et plus généralement le christianisme social ont inspiré, de façon commune ou spécifique, des militants qui ont souhaité apporter des solutions à la question sociale, bénéficiant en cela d’un engagement plus ou moins important des municipalités. L’objectif de cette journée d’étude était donc de mieux connaître les influences de ces courants de pensée sur ces deux territoires urbains - les réalisations suscitées et les traces laissées sur l’ESS contemporaine. Réunissant une vingtaine de chercheur.e.s et d’acteur.e.s, la journée a été organisée en deux temps ; la matinée a été consacrée à l’émergence des pensées de l’économie sociale à  Lyon et Grenoble à travers un triple prisme : Fourier, Proudhon et le catholicisme social.  L’après-midi a eu pour objet d’explorer leurs traces actuelles à travers des réalisations grenobloises et lyonnaises et d’interroger ces filiations et leurs logiques contemporaines. Héritages communs à Lyon et à Grenoble
Le matin, Patrick Samzun, enseignant en philosophie et membre de l’association d’études fouriéristes, a exposé la richesse de la pensée de Fourier qui a séjourné à Lyon entre 1791 et 1815. Il a insisté sur l’importance du contexte social lyonnais et de la pensée associationniste de Fourier dans l’émergence du « socialisme de coopération » incarné par Jaurès au plan national. Ensuite, Mimmo Pucciarelli, sociologue, grâce à un texte lu par Emilie Lanciano, a montré l’influence du mutuellisme des canuts sur Proudhon (il a travaillé à Lyon et laissé des traces perceptibles aujourd’hui encore dans l’histoire sociale lyonnaise et particulièrement dans le quartier de la Croix-Rousse, ancien territoire des canuts). Bernadette Angleraud, historienne, a exposé l’évolution du catholicisme social lyonnais et montré le déplacement d’une logique de charité (illustrée par la Société de Saint-Vincent-de-Paul) vers une véritable doctrine sociale de l’Église à Lyon, incarnée notamment par la figure et la pensée d’Ozanam. Cette doctrine a conduit à la division du christianisme social en deux courants, réactionnaire et progressiste, après la promulgation de l’Encyclique  papale à la findu XIX ème siècle.
Alors que les autres contributions portaient davantage sur le territoire lyonnais, Simon Lambersens, historien, est intervenu pour  caractériser l’influence multiple et conjointe de ces mouvements à Grenoble. Ainsi, les idées fouriéristes ont été introduites à Grenoble par Joseph Rey, un républicain introducteur d’Owen en France et disciple, entre autres, de Victor Considerant. L’influence  fouriériste, à travers différents « cercles », a marqué l’action du maire de Grenoble, F. Taulier, lecture critique de Proudhon, au milieu du XIX ème siècle. L’influence du catholicisme social  et notamment de Le Play (via son disciple grenoblois Jannet) est visible dans les milieux patronaux où des ingénieurs « sociaux » ont  marqué la ville par leur engagement (comme par exemple Emile Romanet, fondateur de la Ruche Populaire dans le quartier Saint Bruno). Enfin, Simon Lambersens a montré que les coopératives grenobloises au XIX ème siècle ont été davantage marquées par les idées de Walras que de Proudhon.
A la suite de ces présentations et discussions, Ludovic Frobert, économiste au laboratoire Triangle, est intervenu comme un grand témoin, en mettant en relief trois aspects de l’économie sociale spécifiques de Lyon et de Grenoble. En premier lieu, ces villes se caractérisent par un mode de développement économique autour de « la manufacture éclatée » (soierie à Lyon, ganterie à Grenoble). Nous avons affaire ici à un modèle de patronat  particulier qui freine l’implantation de coopératives de production auxquelles se substituent des coopératives de consommation. En second lieu, Ludovic Frobert a souligné le pouvoir des mots et du langage dans l’essor de ces pensées et alternatives. On voit apparaître un nouveau langage politique, à travers les termes d’association, précisé par celui de coopération ou encore celui de socialisme. Le troisième point est celui de la temporalité longue qui permet de souligner des métissages entre traditions locales et courants de pensée. Les filiations se traduisent dans des approches « plurielles » de la propriété sociale (du « socialisme de coopération » à la république coopérative jusqu’à l’État social d’aujourd’hui).

Les dynamiques contemporaines de l’économie sociale
Après cette matinée « historique », l’après-midi a permis de se pencher sur des expériences plus contemporaines. Un dialogue s’est instauré sur le travail en coopérative et l’accès à l’alimentation à partir de témoignages d’acteurs ; l’idée étant non pas de rechercher les sources d’inspiration du passé mais de réfléchir aux problématisations communes qui perdurent malgré le temps, aux réponses innovantes apportées hier comme aujourd’hui. Marco de la Corte, fondateur de la Scop Court-circuit puis de la Scic Grenade, et Hervé Charmettant, Centre de recherche en économie de Grenoble (CREG), ont permis de mettre en évidence une relative continuité entre la coopération de métier du XIX ème siècle et la coopération de travailleurs autonomes  d’aujourd’hui. L’exemple de la Scop L’Avenir de Lyon au XX ème siècle, présenté par Michel Ronzy et François Robert, a montré comment, dans cette période où la coopération a encouragé le salariat (avec l’appui de la commande publique, tout en  affirmant un certain corporatisme parfois), on peut davantage parler de « fidélité au modèle fouriériste » (non égalitaire dans l’association du capital, du travail et du talent) qu’au modèle buchézien préconisant l’association de tous et l’impartageabilité des réserves.
La question de l’accès à l’alimentation a fait émerger de nouvelles formes d’action solidaire : Clémence Fromageot, en introduction, a montré l’émergence de ces nouvelles formes de solidarité et de participation dans les années 1980 et 1990 avec « la nouvelle question sociale ». Etienne Thouvenot a témoigné de l’expérience des Petites Cantines, associations de quartier qui tissent des liens  de proximité au travers des repas durables, participatifs, à prix libres - ce qui modifie le rapport à la valeur, à l’argent. Philippe Odier a présenté, quant à lui, la création et  le développementd’Episol, épicerie sociale et solidaire à Grenoble, qui favorise la mixité sociale (par des tarifs différenciés), l’insertion, l’implication, et l’alimentation de qualité. En conclusion,  Emilie Lanciano a mis enévidence l’émergence de nouvelles Scop dans  le domaine de l’alimentation ainsi que l’importance de la formation, de la socialisation alors que les dispositifs marchands paraissent totalement insuffisants pour faire face à l’exclusion et à la pauvreté.

Réfléchir au projet politique de l’ESS
Pour clore cette journée, une conférence a permis d’exposer au grand public (en majorité étudiant) ces principaux courants de pensée fondateurs. Elle a conduit les participants à s’interroger sur le  projet politique de l’ESS aujourd’hui face aux enjeux de démocratie et de transition écologique, et de retenir trois apports structurants de cette journée :
- les comparaisons territoriales permettent de mieux comprendre les spécificités de chaque territoire. Sans tomber dans le déterminisme, on voit comment les configurations territoriales diffèrent en fonction des diverses influences exercées par les penseurs ou leurs disciples, des diversités des modes de développement économique.
- le XIX ème siècle a été marqué par de riches débats et controverses sur la transformation sociale. On comprend alors mieux l’intérêt pour la période actuelle de réactiver et de réactualiser les  mouvements de pensée afin de mettre en projet, en mots, en mouvement, les multiples acteurs qui construisent aujourd’hui l’ESS de demain, mais également de produire un nouveau vocabulaire économique et politique.
- les réflexions et dynamiques de la journée doivent être conduites sur un temps long pour mieux comprendre et accompagner les formes d’action contemporaines inscrites dans l’économie sociale et solidaire.

Danièle Demoustier et Emilie Lanciano

La vidéo de la conférence est à visionner sur le site de la chaire ESS de l’Université Lyon 2 (https://seg.univ-lyon2.fr/presentation/la-chaire-ess)