L’Autogestion en chantier. Les gauches françaises et le « modèle » yougoslave (1948-1981)

Frank Georgi, Arbre bleu éditions, coll. « Gauches d’ici et d’ailleurs », 2018, 524 pages.

Cet ouvrage traite d’une étape importante dans le développement de l’économie sociale après la Seconde Guerre mondiale : la création et la mise en œuvre, sous le régime de Tito, du « modèle » yougoslave de l’autogestion. Élaboré dans le contexte de l’émancipation de la Yougoslavie par rapport à la tutelle de l’Union soviétique (1948), celui-ci a incarné une sorte de « troisième voie » qui a pris fin avec la dissolution de la Yougoslavie au début des années 1990. L’auteur de cette étude, Frank Georgi, est spécialiste de l’histoire du syndicalisme, des mouvements sociaux, des socialismes et des gauches alternatives.

Dans un chapitre liminaire intitulé «Autogestion : essai d’archéologie d’un mot », il propose tout d’abord une excursion lexicale tout à fait remarquable, qui n’a pas son équivalent, me semble-t-il, dans les publications antérieures sur l’autogestion, et débordant largement l’objet même du livre. Il se livre ensuite à une analyse approfondie de l’impact du « modèle » autogestionnaire yougoslave sur les gauches françaises jusqu’à ce que celles-ci accèdent au pouvoir en 1981. En huit chapitres, Frank Georgi retrace les diverses fortunes de ce modèle en France. Les premières organisations à s’y intéresser ont été le syndicat CFDT (Confédération française démocratique du travail) et le PSU (Parti socialiste unifié), fondé en 1960, tandis que le PCF et la CGT – encore sous influence stalinienne – y étaient complètement opposés. Georges Séguy, secrétaire général de la CGT, n’avait-il pas dénoncé en 1968 l’autogestion comme « formule creuse » ?

La percée de l’autogestion en France
Si l’auteur part du constat que la percée de l’autogestion en France dans les années 1970 s’est largement inspirée de l’expérience yougoslave, il se fonde également sur des documents d’archives inédits pour souligner l’organisation dès les années 1950 de rencontres et d’échanges entre des délégations des deux pays. Les personnalités françaises les plus marquantes à cet égard sont évidemment Edmond Maire, Michel Rocard et Albert Meister. Du côté yougoslave, on peut notamment mentionner Edvard Kardelj, ministre des Affaires étrangères de 1948 à 1953 et principal théoricien du modèle autogestionnaire yougoslave, et le sociologue Rudi Supek. L’expérience yougoslave a suscité en France un intérêt qui estinégalé en Europe et dans le monde.

Dans les deux derniers chapitres, intitulés « Le modèle yougoslave en France à l’âge de l’autogestion » et « L’épuisement d’une référence », l’auteur analyse l’impact du thème de l’autogestion yougoslave sur l’élaboration du programme politique de la gauche française dans la perspective d’une arrivée au pouvoir. Certes, l’unification de la gauche socialiste avec la fusion du PS et du PSU y a été pour beaucoup. L’éclatement du gouvernement Mauroy en 1983 a sonné le requiem de cette période. Parallèlement, une certaine droite a essayé de récupérer l’autogestion, à l’exemple de l’économiste libéral Henri Lepage dans un ouvrage paru en 1978 (Henri Lepage, Autogestion et Capitalisme. Réponses à l’anti-économie, Paris, Masson, 1978.) . La tentative d’instrumentalisation de l’autogestion par l’extrême droite reste même d’actualité, comme le montre le lancement récent d’un site intitulé « Démocratie participative » (Martin Untersinger et Élise Vincent, « Neuf opérateurs assignés pour bloquer un site d’extrême droite », Le Monde, 19 octobre 2018.) . Cependant, alors que Frank Georgi constate un regain d’intérêt pour l’autogestion au cours de ces dernières années, notamment en Amérique latine (Voir notamment Dario Azzellini, An Alternative Labour History. Worker Control and Workplace Democracy, Londres, Zed books, 2005.) , où ce thème est indissociable de celui de l’économie sociale ou populaire, les gauches françaises actuelles ne se réfèrent plus du tout aux expériences yougoslaves d’après-guerre. Quelle en est la raison ? Quelle résonance a donc aujourd’hui encore le « modèle » yougoslave pour l’économie sociale et les gauches françaises ? Subsiste-t-il uniquement le souvenir nostalgique d’une utopie réaliste ?

L’auteur conclut sur un constat optimiste : « Il ne paraît pas exact d’affirmer [...] que le renvoi à la Yougoslavie de Tito a “interdit” en France l’usage du mot, voire contribué à “tuer” l’idée d’autogestion. [...] La quête française de l’autogestion [...] ne peut se comprendre si l’on ne prend pas en compte l’existence, au Sud-Est de l’Europe, non d’un “modèle” [...] mais d’un “chantier” ou [...] d’une terre d’expérience » (p. 473). L’histoire n’est donc pas terminée. Comme la Commune de Paris en 1871 ou l’autogestion espagnole mise en place au cours des années 1930 durant la brève période de la République, le « modèle » yougoslave de l’autogestion a laissé son empreinte non seulement dans la mémoire collective, mais aussi comme expérience originale inspirant toujours nombre de théoriciens et de praticiens de l’économie sociale dans le monde entier.
En ce sens, ce livre dense et plein d’enseignements sur les réussites comme sur les obstacles rencontrés par la Yougoslavie autogestionnaire constitue une lecture que l’on ne peut que recommander à tous ceux qui veulent comprendre ce qu’a représenté l’expérience yougoslave pour les gauches françaises de l’époque. En bref, un ouvrage incontournable pour saisir comment fut découverte, puis oubliée, cette autre approche de l’économie, à la lumière des convergences et des divergences idéologiques de deux mouvements socialistes très dissemblables.

György Széll, université d’Osnabrück
(Allemagne).