Histoire des Équitables Pionniers de Rochdale / Tout est possible ! L’Association familiale ouvrière (AFO) de La Tremblade (1946-2002)

George-Jacob Holyoake, traduit par Marie Moret en 1890
Éditions du commun, collection « Culture des précédents », 2017, 110pages.

Michel Besson, La Geste-UPCP, 2017, 173 pages.

Les deux ouvrages s’inscrivent dans la catégorie des récits-témoignages rédigés par une plume militante. L’un relate l’épopée de la société des Équitables Pionniers de Rochdale, devenue une référence coopérative internationale grâce à son Règlement de 1844. L’autre porte sur l’Association familiale ouvrière (AFO), fondée au printemps 1947 dans le port ostréicole de La Tremblade, dont la notoriété n’a guère dépassé le littoral charentais. Ces deux initiatives ont chacune été fondées et portées par 28 ouvriers... et ce n’est pas la moindre de leurs analogies. Au-delà de la distance séculaire et géographique qui les sépare, elles incarnent une même volonté de « se réapproprier sa vie » émanant de travailleurs unis par la force des liens de voisinage. Le paiement d’une cotisation leur apparaît comme le sésame pour « s’émanciper eux-mêmes ».


La geste des pionniers de Rochdale
George-Jacob Holyoake (1807-1906) est l’auteur d’Histoire des Équitables Pionniers de Rochdale et de plusieurs ouvrages généraux sur les coopératives au XIXe siècle, qui constituent une source essentielle pour les historiens du mouvement coopératif en Grande-Bretagne. Disciple de Robert Owen, dont il fut aussi le secrétaire dans sa jeunesse, il a pris une part active dans l’essor des coopératives de consommation. Sa nécrologie, parue dans Le Times du 23 janvier 1906, insiste sur son engagement de libre-penseur, qui lui valut d’être le dernier Anglais condamné pour blasphème en 1842.
Dès les années 1860, les coopérateurs français ont pu prendre connaissance de la première partie de son récit, publiée dans Le Progrès de Lyon. En 1881, Le Devoir, journal de l’association du Familistère de Guise, en publie un résumé traduit par Marie Moret, compagne de Jean-Baptiste Godin et conceptrice du système éducatif du Familistère. La dernière édition datait de 1923, jusqu’à ce que les Éditions du Commun reprennent le flambeau de la transmission de ce témoignage. La réussite « commerciale » de l’association mythique, du « store » au « wholesale », est donc désormais bien connue des historiens grâce à Holyoake, qui restitue avec verve le quotidien de ces coopérateurs de la première époque, parmi lesquels les femmes n’ont pas été les moins actives. S’il célèbre avant tout le triomphe du « sens commun » et du « courage industriel » dont font preuve les Pionniers, pour la plupart chartistes ou socialistes, l’auteur n’occulte pas les débats ayant précédé l’adoption de leurs règles de fonctionnement, qui deviendront les principes de base du mouvement coopérateur, ainsi que les dissensions, les échecs et le choc inévitable des individualités (à cet égard, le paragraphe sur les « porcs-épics sociaux » est particulièrement savoureux).

Une association de solidarité à l’échelle d’une commune
L’émancipation est l’horizon auquel aspirent ces jeunes travailleurs de La Tremblade, au lendemain de la Libération. Bien que formés à la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne), ils créent une association laïque et ouverte à tous, dont la première activité est « l’entraide permanente entre ouvriers ». Leur histoire nous est contée par Michel Besson, fils d’un des fondateurs, et lui-même animateur de cette association. Les statuts officiels précisent que « l’association se compose de membres actifs (familles) et de membres associés (célibataires). Ils doivent être de condition ouvrière ou appartenir au milieu populaire ». Dans cette ville portuaire, il s’agit d’ostréiculteurs, d’agriculteurs, d’artisans, de petits commerçants, de pêcheurs, etc. Dans l’esprit, cette définition rappelle fortement les pratiques et la composition sociologique des sociétés de secours mutuels territoriales du XIXe siècle, mais sans l’ingérence des notables ni la pesanteur de la tutelle administrative. L’autogestion est une règle absolue dans ce groupement où chacun est invité à exercer des responsabilités. Au fil des ans, l’AFO met en place de nouvelles ctivités : achats directs aux producteurs et redistribution de produits alimentaires, laverie et service de sciage du bois, sans oublier la dimension d’éducation populaire, chère également aux Pionniers de Rochdale, avec l’organisation de conférences et d’excursions « à la fois festives et pédagogiques ». Les tiraillements internes sont résolus dans le cadre des assemblées, comme celle convoquée en novembre 1951 pour répondre à une question fondamentale : « L’AFO doit-elle devenir une structure de services destinés aux travailleurs les plus pauvres, une sorte de prestation philanthropique, ou doit-elle au contraire rester une organisation autogérée par et pour les ouvriers, où chacun(e) est égal(e) à l’autre et ouvert(e) au monde ? La seconde tendance sera largement majoritaire » (p 44). L’ancrage communal est une dimension importante de l’association, qui adopte un quadrillage par quartiers similaire au mode d’intervention de la société de Rochdale. Cependant, loin de se cantonner à l’entre- soi, ses membres n’hésitent pas, dans les années 1960, à venir en aide à des harkis parqués dans la forêt voisine puis à accueillir des travailleurs immigrés. Leur goût de l’autogestion les incite à s’intéresser aux thèses de la CFDT – avant le virage de celle-ci vers la cogestion – et à celles du jeune Parti socialiste unifié (PSU). Mais c’est en dehors de tout parti qu’ils constituent une liste ouvrière autonome en vue des élections municipales de 1977, en proposant ni plus ni moins que « la commune soit gérée par les travailleurs eux-mêmes ».
Enfin, à La Tremblade comme à Rochdale, les témoignages insistent sur l’indépendance acquise par les femmes dans le cadre de leur participation à cette œuvre collective. La fin du XXe siècle est marquée, à l’AOF, par une lente décrue du sociétariat, qui passe de 700 familles en 1980 à 400 à la fin des années 1990, dans un contexte général de recul de l’auto-organisation ouvrière et de retour du caritatif et de la philanthropie. À cette époque, le consumérisme individualisé, perceptible dès les années 1960, a depuis longtemps rendu caduque l’usage collectif des outils et des appareils ménagers qui prévalait autrefois.

Une parole ouvrière
Les livres-témoignages constituent un matériau brut qu’il revient à l’historien d’interpréter et d’analyser. Ils sont particulièrement précieux lorsqu’ils rapportent les pratiques et les débats au sein de petites structures, car le défi, en histoire sociale, est de débusquer la parole ouvrière, si rare en comparaison de la prolixité des dirigeants des grandes organisations de l’économie sociale. À relire l’histoire des Équitables Pionniers de Rochdale et à découvrir celle de l’AOF de La Tremblade, on mesure que, si modestes soient-elles et quelle que soit l’époque, ces associations n’en sont pas moins affectées par les bouleversements du monde et l’évolution des comportements. Il s’avère également qu’elles résistent mieux aux crises économiques qu’au désengagement des acteurs... ce qui nous rappelle qu’il s’agit bien de groupements de personnes et non de capitaux.

Patricia Toucas-Truyen