Grandir au risque de perdre en visibilité

Les regroupements et les stratégies partenariales se succèdent depuis une quinzaine d’années parmi les assureurs santé, qu’ils soient ou non à but lucratif. Cependant, si la concentration extrême et accélérée est un processus courant dans l’économie capitaliste, elle apparaît plus problématique lorsqu’il s’agit d’organismes mutualistes, dont elle risque de remettre en cause les fondements.

À la fin des années 1980, il existait en France quelque 6 000 mutuelles-santé. Elles étaient environ 1 200 « mutuelles du Livre II » en 2006 ; elles ne sont guère plus de 400 aujourd’hui. En cause : l’intensification de la concurrence, les exigences prudentielles de la directive européenne Solvabilité 2, entrée en application en janvier 2016, et l’Accord national interprofessionnel (ANI) signé le 11 janvier 2013.
La réunion, en septembre 2017, de la MGEN (Mutuelle générale de l’Éducation nationale), d’Harmonie Mutuelle et d’Istya a abouti à la constitution du groupe VYV, premier groupe mutualiste français avec ses dix millions d’assurés. Cependant, voici qu’un nouveau groupe constitué d’AG2R La Mondiale (premier groupe de  protection sociale) et la Matmut se profile à l’horizon 2019. En 2020, ces deux géants auront à compter  avec le nouveau groupe prudentiel qui devrait naître du rapprochement de l’assurance-mutuelle Macif et du  groupe Aesio, lui-même formé en 2016 par le regroupement des mutuelles-santé Eovi MCD, Adréa et Apréva. La concurrence n’oppose plus seulement le secteur mutualiste au secteur commercial, elle joue aussi en interne. Par ailleurs, la diversification croissante des activités efface les frontières entre mutuelles-santé et  mutuelles-assurance. Les frontières géographiques sont elles-mêmes déjà franchies depuis plusieurs années : la MGEN étant installée au Portugal depuis 2011 et Harmonie Mutuelle en Italie, le groupe VYV étudie les  possibilités d’une implantation dans d’autres pays d’Europe, en Afrique, au Moyen-Orient ou en Chine. La  logique des poupées russes domine tellement l’actualité mutualiste qu’elle donne l’impression d’une recherche de puissance économique reléguant au second plan les atouts de l’identité du secteur : démocratie, proximité, primauté accordée à l’humain sur le profit, sans oublier la solidarité, qui devrait jouer non seulement entre les membres, mais aussi entre les organismes eux-mêmes. Ces qualités ne sont certes pas spectaculaires, mais leur mise en œuvre contribue simplement à faciliter l’existence des sociétaires et à enrichir qualitativement les relations humaines. Or, dans une configuration « matriochkienne », seule demeure visible la plus grande entité, ce qui complique l’appréhension par le public d’une plus-value reposant sur la mise en œuvre de valeurs humanistes plutôt que sur le chiffre d’affaires.