Fruitières comtoises: de l’association villageoise au système productif localisé

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Alain Mélo. Fédération départementale des coopératives laitières du Doubs et du Jura, Besançon, 2012.

Le poids du monde rural a été très longtemps prédominant dans notre pays, puisqu’à la veille de la Grande Révolution 85 % de la population française vivait à la campagne. Il faut attendre les années 30 pour que la France devienne un pays en majorité urbain et industrialisé, trois décennies environ après la Grande-Bretagne et l’Allemagne. La France a donc un passé agricole très ancien, et si les agriculteurs constituent aujourd’hui moins de 5 % de la population, la représentation du monde paysan reste encore très répandue dans l’imaginaire national. Sur un autre plan, le travail collectif existe en France depuis le Moyen Age, ce qui explique pourquoi la coopération s’est d’abord développée dans le monde agricole. Les formes prises par la coopération agricole ont été très diverses et largement tributaires de la région où elles se sont développées. Alain Mélo étudie minutieusement le cas des fruitières dans le Doubs et le Jura qui, apparues au xiiie siècle, restent aujourd’hui très actives. Son ouvrage se décline en cinq parties.

Tout d’abord, l’auteur fait un constat : la fruitière est un élément essentiel du paysage franc-comtois, puisque l’on trouve dans pratiquement tous les villages de cette région trace du « chalet », autrement dit de la fromagerie, où s’est fabriqué collectivement le fromage depuis des siècles. Les éleveurs comtois apportaient leur lait, assuraient ensuite ensemble la fabrication du gruyère, avant de partager les bénéfices de la vente de leurs produits. C’est dire combien la fruitière constitue en région franc-comtoise un lieu de mémoire partagée.

Dans une première partie, Alain Mélo montre comment une association de voisins est devenue en quatre siècles une institution économique proprement dite. Puis, à la fin du xviie siècle, la Franche-Comté devient définitivement une province française. Dès lors, s’ouvre une autre période où la fruitière s’installe désormais au village, sous des formes d’ailleurs très variées. En deux cents ans, elle s’organise dans toute la région. Le développement s’accompagne assez vite de la mise en place de premières formes, tout aussi variées, de « gouvernement » des fruitières. Un tout petit nombre est influencé par les idées socialistes naissantes à partir de 1820-1830, notamment par la pensée de Charles Fourier. Enfin, l’Etat hésite et tâtonne : convient-il de leur définir une législation spécifique ? (1) Une troisième période s’ouvre vers la fin du xixe siècle et elle durera jusqu’aux années 60. Elle est marquée par une interrogation principale : quelle est la place de la fruitière dans la société ? L’Etat favorise l’organisation du monde agricole : Jules Méline est le symbole le plus connu de cette politique, mais il n’est pas le seul.

L’Etat commence aussi à organiser le financement en direction du monde rural, en créant notamment le Crédit agricole en 1895. Aussi, les fruitières connaissent une phase de croissance jusqu’à la Première Guerre mondiale. Cette évolution est interrompue par le déclenchement du conflit, repart quelque peu de l’avant durant l’entre-deux-guerres, puis connaît de nouvelles difficultés avec la Seconde Guerre mondiale. Ce contexte, ainsi que le déclin du monde rural, explique que la Franche-Comté perde 150 000 personnes de 1881 au milieu des années 50. A l’heure où les campagnes se vident, la fruitière ne devient-elle pas le symbole d’une activité en voie de disparition ? Le déclin du monde rural se poursuit, mais, à partir de la décennie suivante, le mouvement des fruitières connaît le renouveau pour plusieurs raisons : volonté de limiter l’agriculture industrielle, élaboration d’une législation nouvelle, spécialisation de l’agriculture accrue.

Et, dernier point, mais non des moindres, il faut compter avec le développement de la coopération de production dans l’univers de la coopération et l’émergence de l’économie sociale. Les fruitières bénéficient de l’essor de cette dernière et y participent en développant une activité de proximité. Les principes sur lesquels elles se sont toujours appuyées depuis leur origine favorisent ce rapprochement et donnent une nouvelle jeunesse à un concept entrepreneurial solidaire d’inspiration très ancienne. 

Michel Dreyfus


(1) Sur ce point, lire Loïc Seeberger, « Essai sur le droit coopératif français de ses origines à la cinquième république : entre pratique et normes juridiques », (NDLR).




Note publiée dans le numéro 328 de la Recma