De quoi l’entrepreneuriat social est-il le nom ? Par Marcel Hipszman

L’entrepreneuriat social a le vent en poupe. Pour s’en convaincre, il suffisait de voir la foule qui se pressait jeudi après-midi au Salon des entrepreneurs pour assister à la conférence consacrée à l’entrepreneuriat social, au cours d’une semaine marquée par une série de manifestations dont l’intervention de Mohamed Yunus aux cotés de Franck Riboud allait faire figure d’apothéose. Le constat est là indiscutable. L’engouement pour l’entrepreneuriat social ne se dément pas .Il va croissant d’année en année. Difficile de parler d’effet de mode. On peut penser que le phénomène est fait pour durer, d’autant qu’il a déjà une histoire assez longue derrière lui, sinon en France où il est encore récent, en tout cas à l’étranger dans les pays anglo-saxons notamment.

Alors pourquoi en France a t-il plus de mal à s’imposer et pourquoi rencontre t-il encore des réticences plus ou moins forte dans certains milieux de l’économie sociale ? Qu’y a t-il à craindre de son développement, en quoi porterait-il ombrage à l’économie sociale ?

La crainte d’une économie sociale, impuissante à s’imposer dans le jeu politique national, comme européen-on vient d’en avoir tout récemment une illustration désolante avec le naufrage de la Délégation à l’économie sociale- fragilisée par ses divisions, confrontée à ce qui peut apparaître comme la concurrence d’un mouvement qui prétend lui emprunter ses propres valeurs, une partie de ses troupes, attirer à lui une nouvelle génération d’acteurs et être en mesure de conduire une véritable mutation du secteur, quand bien même elle ne serait pas purement imaginaire, ne saurait suffire à expliquer le phénomène. D’où la nécessité d’entamer un véritable débat, comme y invite Hugues Sibille.

Et d’abord : de quoi l’entrepreneuriat social est-il le nom ? Autrement dit quelle est sa nature, quelle est sa généalogie ?

Il semble bien qu’il y ait accord pour dire aujourd’hui même si le discours ministériel continue à entretenir la confusion qu’économie sociale et entrepreneuriat social ne sont pas synonymes. Ce qui rejoint d’ailleurs le constat que faisait François Draperi dans la Recma, il y a déjà quelque temps. Cette affirmation est importante, car elle permet de lever une certaine forme d’ambiguïté, et donc de décrisper le débat.

Pour autant ont-ils quelque chose en commun ? A l’évidence oui, car ils se réfèrent à des valeurs proches voire identiques et s’adressent, au moins en partie, aux mêmes publics.

Pour la clarté du débat, il est cependant utile de revenir sur ce qui les distingue.

Cette distinction s’opère à partir de la prééminence accordée aux statuts dans un cas, à l’objectif poursuivi(d’intérêt collectif ou général )dans l’autre. Encore que les statuts ne sont d’abord que l’outillage juridique permettant la réalisation de l’objet. On a parfois tendance à l’oublier.

Elle s’opère aussi à partir de la démarche : dans un cas, celle construite autour de la figure de l’entrepreneur, personnage singulier, sorte de démiurge schumpeterien, qui vit dans « l’aventure entrepreneuriale » la réalisation de l’ambition sociale qu’il porte en lui, dans l’autre celle qui puisse sa dynamique dans un projet collectif.

Bien sûr, les deux démarches ne sont pas irréductibles l’une à l’autre. L’entrepreneuriat social peut aussi avoir pour origine ou prendre la forme d’un projet collectif, de même la dimension individuelle n’est jamais totalement absente du projet collectif porté par les structures d’économie sociale

La distinction est cependant importante. L’entrepreneuriat social puise son inspiration dans une vision éthique qui fait de l’individu à travers l’acte d’entreprendre le moteur principal du changement de la société et qu’on trouve aussi bien dans un mouvement tel le Réarmement Moral -aujourd’hui Initiatives et Changement- né dans l’immédiate après guerre (« l’individu a la possibilité de changer le monde en commençant par lui même ») ,que dans l’approche du principal promoteur de l’entrepreneuriat social ,à l’échelle planétaire, Ashoka ou dans le « social business » prôné plus récemment par Mohamed Yunus. Les uns et les autres proposent une transformation qualifiée certes de radicale mais qui vise à atténuer les défauts les plus criants du système dominant plus qu’à une remise en cause plus globale : « un capitalisme à visage humain ». D’où, d’ailleurs, l’attraction qu’elle exerce sur un public très large, au-delà du cercle de l’économie sociale et solidaire, de la jeunesse des universités et des grandes écoles jusqu’aux cadres en quête d’éthique et aux managers éclairés de grandes entreprises.

L’économie sociale, en raison du modèle collectif et démocratique, a-capitaliste qu’elle projette s’inscrit dans une vision sociétale d’une nature différente. C’est ce qui lui permet de se situer au cœur d’une alternative, dont la crise mondiale en révélant la fragilité intrinsèque du capitalisme et les dangers qu’il fait courir à l’ensemble de l’humanité, montre l’urgente nécessité .Que l’économie sociale ne se soit pas montrée jusqu’ici capable de tirer avantage de cette formidable opportunité n’enlève rien à la pertinence du modèle. Cela invite au contraire a à faire preuve de plus de courage et d’inventivité ?

Ceci étant posé, faut-il en vertu de différences réelles mais dont l’exposition conduit sans doute à forcer quelque peu le trait, s’engager dans un affrontement stérile et préjudiciable en définitive à l’économie sociale. Hugues Sibille évoque à cet égard celui qu’a provoqué en son temps l’émergence de l’économie solidaire et que les consultations régionales lancées à son initiative ont permis d’apaiser.

Certainement pas ! D’autant que la divergence oppose essentiellement des personnes dont l’attachement aux valeurs de l’économie sociale ne souffre pas contestation, que par ailleurs l’ intention affichée des promoteurs de l’entrepreneuriat social est de mettre à profit la dynamique qu’il génère (qu’ils ont d’ailleurs eux mêmes très largement impulsée),l’écho dont elle bénéficie auprès d’un public nouveau, plus jeune, bien formé, en quête de sens, jusqu’ici dans l’ignorance de l’économie sociale ou peu tenté de s’y investir, pour donner un nouvel élan à l’économie sociale ,lui permettre de conquérir de nouveaux espaces, ouvrir la voie à cette » économie sociale sans rivages »à laquelle nous aspirons tous.

Les intentions sont excellentes mais comme chacun sait « le diable est dans les détails ». L’entrepreneuriat social est-il soluble dans l’économie sociale ?c’est un pari plus qu’une certitude. A l’inverse l’économie sociale est-elle soluble dans l’entrepreneuriat social et dans ce cas s’agirait-il simplement d’échanger un produit réputé »invendable »contre un autre plus aguichant .Tout ce qui précède conduit à écarter une telle hypothèse.

Reste que pour réussir ce pari, il faut de toute évidence prendre un certain nombre de précautions de façon à éviter des effets non désirés. C’est là peut-être là que l’existence de règles claires et précises, à défaut de statuts difficilement compatibles avec l’esprit de la démarche, sont indiscutablement utiles. On imagine que c’est la voie qu’ont voulu prendre ses promoteurs en se constituant en mouvement, en envisageant l’institution d’un label, en incitant en premier lieu les acteurs de l’économie sociale à se joindre à eux.

En regard quels sont les écueils : le premier, c’est d’introduire une division au sein même de l’économie sociale entre les adhérents au nouveau mouvement et ceux non négligeable en nombre et en importance dont il paraît peut vraisemblable qu’ils souhaitent y adhérer.

Le second et il est certainement plus redoutable, c’est d’aboutir à une sorte de dilution du concept et des valeurs de l’économie sociale qui lui ferait perdre sa cohérence interne et par la même toute prétention à incarner une quelconque alternative.

C’est tout l’intérêt du débat auquel Hugues Sibille invite que de précisément aborder toutes ces questions dans un esprit constructif et d’essayer d’y apporter réponse.

(texte paru dans La Lettre de l'économie sociale n°1363; Marcel Hipszman est membre du Conseil d'administration d'Inaise et de l'association Recma)

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