27e journées de l’Association Tiers Monde à l’université de Fribourg (Suisse) du 8 au 10 juin 2011

Ce colloque organisé en juin 2011 à l’université de Fribourg par l’association assurant l’édition de la revue Monde en développement, fondée par François Perroux en 1973, avait pour thème «La construction des sociétés civiles et le développement : entre innovation, subsidiarité et action politique». Partant du face-à-face historique entre secteur privé et administrations publiques, entre marché et Etat, le colloque visait à s’interroger sur la place dans les processus de développement du troisième acteur, ou secteur, qu’est la société civile.

Il s’avère difficile d’esquisser en quelques lignes une synthèse de ce colloque dense et diversifié (130 participants issus de 21 pays, plus de 90 communications…). Dans sa tentative, Patrice Meyer-Bisch (Institut interdisciplinaire d’éthique et des droits de l’homme) évoque d’ailleurs la géométrie variable de la notion de société civile, dont les acteurs sont souvent définis par une double négation : non étatiques et sans but lucratif ! Définition en creux qui renvoie aux diverses associations et ONG dans le champ sociopolitique ou au « tiers secteur » dans une approche plus économique : les frontières entre ces différentes notions sont très floues ; les mots font office de « valises » d’un acteur ou d’une discipline à l’autre et deviennent, de ce fait, porteurs de nombreuses ambiguïtés, voire, parfois, d’incompréhensions.

Reste un grand nombre d’éléments intéressant plus particulièrement les lecteurs de la Recma. Si certains s’intéressent à la « société civile en actes » (Bernard Hours), c’est-à-dire à une lecture socio-anthropologique élargie de l’évolution des sociétés, d’autres regardent surtout l’émergence des organisations privées, « non gouvernementales », qui accompagnent le désengagement de l’Etat dans le cadre des politiques néolibérales du dernier quart du xx e siècle, notamment dans les contextes de transition démocratique. De fait, les sociétés civiles aux Suds apparaissent comme des réalités en construction, soumises à des dynamiques locales particulières ainsi qu’à des injonctions internationales globales (Gauthier Pirotte). Dès lors, les organisations de la société civile peuvent être appréhendées comme acteurs politiques dans la production de normes et les conditions d’insertion de ces normes dans les débats au sein de l’espace public peuvent être approfondies. Cette dimension politique est abordée dans de nombreux champs où interviennent parfois des organisations endogènes, souvent la coopération internationale, soutenant l’émergence d’acteurs, le plus souvent subsidiaires des pouvoirs publics et à ce titre coproducteurs des politiques publiques. « L’Etat, capturé par des coalitions, est dialogué », selon les mots d’Emmanuel Ndione, et de nombreuses contributions ont illustré cette réflexion dans les domaines de la microfinance, de l’agriculture, de l’hydraulique urbaine, de l’habitat, etc.

Plus récemment émergent de nouvelles dynamiques dans le cadre du « capitalisme philanthropique ». Entreprises et grandes fortunes sont à l’origine de fondations et d’entreprises sociales (social business) qui tendent à se substituer à l’action publique. Au Nord, ce mouvement accompagne la visibilité de la dimension sociétale des activités économiques et est de plus en plus considéré comme un avantage compétitif vis-àvis des consommateurs. Aux Suds, en revanche, l’irruption des firmes transnationales dans la fourniture de biens y compris publics (santé,éducation) concrétise la liberté économique et l’expansion du marché comme principes dominants de l’organisation des sociétés et, selon les critères rappelés par Jean-Michel Servet (notamment la recherche de l’égalité économique et politique), tend à s’éloigner des principes de l’économie sociale et solidaire.

Les limites de ces démarches se manifestent dans l’observation attentive de la société indienne, où Barbara Harriss-White et Assem Prakash s’interrogent sur les fondements des régimes de discrimination, notamment à l’égard des dalits (intouchables). Les auteurs constatent (avec une certaine résonance dans les débats sur la Tunisie, l’Egypte ou le Moyen Orient), face à l’indigence du développement « inclusif » et à la fragmentation des réponses des acteurs de développement cooptés dans les logiques particulières des Etats et des entreprises, la montée de l’« incivilité » (y compris violente) d’acteurs politiques plus endogènes. Là aussi, les réponses à envisager passent par le renforcement de la citoyenneté économique reposant sur la lutte contre les discriminations, la réduction des inégalités et une plus grande reconnaissance politique des groupes marginalisés, ce qui converge plutôt bien avec les enjeux de l’économie sociale et solidaire.

François Doligez, Iram, université de Rennes 1